Les choses changent à Samos, mais pour les réfugiés le cauchemar continue

Publié le 25 juin 2021

La « jungle » de Samos au petit matin. – © Michael Wyler

Alors que les garde-côtes grecs et Frontex (l’agence européenne de garde-frontières et garde-côtes) commettent impunément des crimes en refoulant en pleine mer des zodiacs de réfugiés venant de Turquie, le camp dit d’accueil et la «jungle» de Samos se vident rapidement, suite à une nouvelle politique du gouvernement grec. Reportage.

Lors de ma dernière visite, le centre d’accueil et d’identification de Samos – d’une capacité de 680 personnes – débordait avec 8500 réfugiés, presque tous obligés de squatter les alentours, que l’on surnomme la «jungle». Obtenir  la permission de prendre le ferry pour rejoindre le continent était illusoire.

Or en l’espace de quelques semaines, le camp s’est vidé de trois-quarts de ses habitants et les autorités encouragent un maximum de personnes à quitter l’île pour Athènes, allant jusqu’à annuler tout contrôle d’identité lors de l’embarquement sur le ferry. Conséquence, ils ne sont plus que quelques 2000 réfugiés sur place et l’objectif est d’arriver à 1000 d’ici la fin de l’été.

Enfin un geste humanitaire? Pas du tout.

«La façon dont on a traité les réfugiés ici ces dernières années était criminelle et inhumaine»

Nouveau directeur du centre d’accueil, le général en retraite X, qui ne souhaite pas que son nom soit publié, n’est pas facile à rencontrer et il s’en excuse. Il m’a en effet fallut six semaines d’attente et une demi-douzaine de courriels et rappels au service de presse du Ministère des migrations pour enfin recevoir, le jour de mon arrivée à Samos, une autorisation d’entrer dans le camp pour une durée de 40 minutes.

Le nouveau directeur du camps d’accueil et d’identification de Samos, un général à la retraite. © Toutes les photos sont de Michael Wyler

«Je ne suis pas un politicien, me dit-il en guise d’accueil, et donc, si cela avait dépendu de moi, je vous aurais donné mon accord en trois minutes, même si je ne donne jamais d’interviews. Comme je dis ce que je pense, si vous publiez tout ce que je dis, on me renverra probablement cultiver mes tomates. Car je le dis haut et fort: la façon dont on a traité les réfugiés ici ces dernières années était criminelle et inhumaine.»

Pas de doute, le général n’a pas sa langue dans sa poche et il ne va pas se faire que des amis, mais, comme il le dit: «Ce n’est pas mon problème. Je vis bien avec ma pension et ce ne sont pas les quelques euros que je touche en plus pour mettre de l’ordre dans ce bordel qui vont m’empêcher de m’exprimer!»

Grâce à lui, il y a maintenant un ramassage régulier des ordures, des toilettes portables, un accès à l’eau pour les réfugiés qui dorment sous tente hors du camp et une douche pour 100 personnes (contre une pour 500 auparavant). Ce n’est certes pas le paradis, mais c’est au moins un enfer nettement moins infernal.

Le Club Me(r)d(e)

N’empêche, la première chose qui frappe en arrivant près de la «jungle», c’est l’odeur. Pour parler clair, une odeur de merde et de putréfaction. Si cette partie sauvage du camp, en dehors des barrières et barbelés qui entourent le camp «officiel» n’abrite plus que quelque 1500 personnes (il y en a environ 800 dans le camp officiel) les conditions de (sur)vie restent plus que pénibles.

Je n’ai croisé ici ni Bernard Henri Levy ni Jean Ziegler, mais des Syriens, Afghans, Pakistanais, Congolais, Somaliens, l’air épuisé et les yeux hagards. Difficile de dormir avant 1-2 heures du matin à cause de la chaleur et il faut se lever tôt pour aller chercher les bouteilles d’eau potable – 1,5 litres par personne et par jour.

Les rats sont rois, les serpents et les scorpions princes de la jungle. Si la situation est dramatique pour les hommes et les enfants, elle est encore pire pour les femmes. Tout comme à Moriah, le camp dit d’accueil de l’île de Lesbos (ils sont environ 12 000 dans leur «jungle»), elles n’osent plus sortir de leur tentes une fois la nuit tombée – ne serait-ce que pour aller aux toilettes – de crainte d’être agressées.

Quant aux douches, notre général a beau en faire réparer régulièrement les portes, il y a toujours des petits malins pour les casser, rendant dangereux l’accès pour les femmes. C’est qu’ici la misère est tout aussi physique que mentale. Privés de toute activité, les jeunes gens qui croupissent 2-3 ans dans ce camp, sans travail, école, ou formation, finissent presque tous par avoir des problèmes d’ordre psychologique et en ce qui concerne le sexe, important à tout âge, c’est libidodo…

Revenons à nos moutons…

… ou plutôt à notre général. «Faire partir des milliers de personnes pour le continent (entendez Athènes) n’est pas la solution. Là-bas, ils sont déjà des dizaines de milliers à dormir sous tente ou à la belle étoile dans les parcs ou arrêts de bus, en ville et dans les banlieues, à la recherche de quoi survivre.»

«Les garder ici n’est pas une solution non plus, poursuit-il, car  le camp de Samos devra être détruit et dératisé dès que possible, infesté qu’il est de milliers de rats. Et que feront ces derniers quand tout le monde aura migré au nouveau camp? Ils descendront en ville, à quelques centaines de mètres en contrebas, pour trouver de la nourriture. Or, si le gouvernement construit  un nouveau camp loin de tout, c’est pour que le tourisme puisse reprendre, pas pour que l’on doive naviguer entre les hordes de rats.»


Les déchet, du pain bénit pour les rats.

Le gouvernement  est donc en train de construire de nouveaux camps, bien isolés, mais d’une capacité limitée. Celui de Samos, situé à Zervos, ne pourra accueillir que 1500 personnes et il faut donc réduire rapidement le nombre de réfugiés sur place, quitte à les envoyer au casse-pipes à Athènes.

Si le nouveau camp de Lesbos (5000 places) reste pour le moment une utopie (le ministre grec de l’immigration, Panagiótis Mitarákis, dit attendre encore des soumissions, les licences nécessaires et une participation aux frais de l’Union européenne), celui de Samos est quasiment terminé.

Le Stalag de Zervos

Zervos se trouve à une dizaine de kilomètres de la ville de Samos. C’est là, au milieu de rien du tout, sans végétation, sans ombre et sans âme que se dresse le futur camp d’accueil et d’identification de l’île.

On dit souvent qu’une image vaut mille mots. Regardez donc les photos, elles se passent de légendes… Certes, les conteneurs disposeront de toilettes et de l’électricité. Il y aura des douches et, en principe, même de l’eau courante, mais… entourés de barrières et de barbelés, les futurs habitants seront coupés de tout. Libres de sortir la journée (pour aller où?), mais tenus au couvre-feu entre le coucher et le lever du soleil.


Mode stalag 2021 à Zervos.

«Plutôt crever à Athènes que de me faire transférer dans ce camp», me dit B, un jeune Afghan, à Samos depuis près de trois ans. Et ils sont  nombreux à penser de même, sachant pertinemment que s’ils quittent l’île sans avoir les papiers nécessaires leur donnant accès à une aide humanitaire, ils seront livrés à eux-mêmes et sans ressources dans la capitale grecque.

Sachant tout cela, pourquoi les réfugiés continuent-ils à vouloir venir en Grèce au risque de se noyer, d’être refoulés  sur la Turquie ou parqués dans des camps?

Bruno, un Bernois qui vit à Samos depuis 25 ans, explique: «Tu penses bien que ceux qui sont ici ne vont jamais avouer à leurs familles qu’ils sont dans la m… et qu’il faut dire aux autres de ne surtout  pas venir. Ils vont donc en ville, prennent des seflies devant des belles voitures en disant que ce sont les leurs. J’en connais même un qui a fait un montage de lui avec une belle blonde, qu’il affirmait être sa femme, devant une Rolls Royce à Londres…»

Changement de paradigme pour les volontaires

Manoli vient de Perpignan. Elle est cheffe de projet pour Samos Volunteers, une organisation remarquable qui depuis des années offre un espace de vie sécurisé (le centre Alpha), des cours de langues, de musique, d’informatique, etc. et lave des tonnes de linge pour les réfugiés qui n’ont aucune possibilité de le faire ailleurs.


La buanderie de Samos Volunteers.

Le centre Alpha, où sont notamment donnés ces cours, se trouve à moins de 500 mètres du camp. Idéal donc. Mais que va-t-il advenir de tout cela une fois le nouveau camp opérationnel? Manoli me confirme que depuis l’arrivée du nouveau directeur du camp, les choses se sont quelque peu améliorées, notre général à la retraite étant bien plus à l’écoute des organisations de volontaires que Maria-Dimitra Nioutsikou qu’il a remplacé (Lire le précédent reportage à Samos de Michael Wyler).

Mais le problème reste entier. Comment poursuivre leurs activités si le nouveau camp se trouve isolé et à l’écart de tout? Samos Volunteers a donc loué un terrain à côté du nouveau camp et y installera des tentes pour pourvoir poursuivre les cours. Reste à régler les problèmes d’eau et d’électricité. Avec ses collègues d’autres organisations de volontaires, elle étudie donc également la possibilité d’organiser des transports réguliers de Zervos au centre-ville de Samos.

Même point d’interrogation pour Margherita, qui dirige le Projet Armonia à Samos. Vu que la nourriture offerte aux réfugiés dans le camp a souvent dépassé sa date de péremption depuis belle lurette et est parfois bien moisie, Armonia prépare et offre des repas, principalement aux personnes vulnérables, femmes enceintes ou allaitant, malades, souffrant d’un handicap et à celles et ceux qui n’ont plus droit à la nourriture au camp.


Margherita devant le restaurant du Projet Armonia.

Depuis le Covid, son restaurant  sert ses repas à l’emporter. Plus de 1000 par jour en début d’année, dans les 650 maintenant qu’il  y a moins de monde dans le camp. Livrer sur place serait sans doute plus commode pour tout le monde, mais Armonia n’a pas la licence de catering…

«Nous travaillons avec 28 volontaires qui font les achats, la mise en place, la cuisine, l’accueil et le service. Nombre d’entre eux sont eux-mêmes des réfugiés, explique Margherita, qui précise que pour le moment, Armonia n’envisage pas de déménager mais qu’il lui faut rester souple, la situation pouvant rapidement évoluer.


En cuisine…

Nombre d’organisations envisagent en effet de transférer leurs activités sur Athènes, où les besoins sont de plus en plus grands.

Pour mon général, la suite dépendra surtout de Recep Erdogan. Le dictateur turc n’ayant jamais caché ses intentions de récupérer les îles de Chios, Samos, Kos et Lesbos, il peut, du jour au lendemain, ouvrir les vannes et laisser partir de Turquie des milliers de réfugiés, principalement musulmans. Ni Frontex, ni les garde-côtes grecs ne seraient alors en mesure de refouler tout ce monde.

«Pour le moment, les gouvernements de l’Union Européenne se sentent peu concernés par ce que nous subissons, me dit un des policier qui garde l’entrée du camp. Mais si un jour, la Grèce en aussi marre d’être le dindon de la farce, souvenez-vous que Corfou n’est qu’à 170km de l’Italie…»


Jusqu’à aujourd’hui, en juin, Aegean Boat Report a enregistré 35 refoulements illégaux en mer Égée, effectués par les garde-côtes helléniques. 865 personnes se sont vu refuser leur droit de demander l’asile et leurs droits humains ont été violés par le gouvernement grec. Sept de ces cas de refoulement ont été effectués à l’aide d’équipements de sauvetage et donc, 307 personnes, enfants, femmes et hommes ont été placés sur 11 radeaux de sauvetage et laissés à la dérive en mer.

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