Médias: le grand retour des «Incroyables»

Publié le 9 septembre 2022

« L’incroyable parade », Louis Boilly, 1797. – Coll. part.

«Incroyable!» C’est une avalanche «incroyable» qui submerge ainsi discours, interviewes, prises de paroles diverses et variées (voire avariées, le «a» n’étant ici nullement privatif). Mais ce sont surtout les radios qui se trouvent affectées par ce qui n’est plus un simple tic de langage mais devient un vrai TOC (trouble obsessionnel compulsif).

Là, c’est trop! C’est l’indigestion… On ne compte plus les «incroyables» qui polluent les ondes de France Culture, on les pèse. Alors changeons de station: France Inter, France Info, RTL et même la Suisse avec RTS. Mais c’est pire!

Le mot «incroyable» crépite comme une mitraillette que rien, hélas, ne vient enrayer. Tout est propice à l’incroyable: la politique, l’économie, la littérature, le cinéma, le sport – qui en fut le premier atteint – les faits divers, l’écologie, les médias. Aucun secteur du babil radiophonique n’échappe à cette expression qui doit être dite sur ce ton d’excitation forcée venu des Etats-Unis. Sauf les émissions religieuses peut-être. Ne pas parler de corde dans la maison du pendu…

Robespierre et les Incroyables

Sous son apparence actuelle, ce TOC contagieux nous ramène à la chute de Robespierre, le 9 thermidor An II (27 juillet 1794). Dès la tête de l’Incorruptible tranchée, les fêtes éclatent comme des feux d’artifice pour célébrer la fin de la Terreur jacobine (une autre commencera, la «thermidorienne», mais elle frappera les Jacobins, cette fois-ci). 

Plusieurs «Bals des Victimes» réunissent les riches enfants de guillotinés laissant libre cours à la fantaisie la plus débridée, au mauvais goût le plus échevelé, à la provocation la plus cinglante. Il s’agit d’exorciser deux ans terrifiques de guillotine à haute dose. Une des danses consiste, par un mouvement saccadé du cou, à imiter la chute du couperet. Une sorte de pogo en beaucoup plus distingué.

Ces réjouissances étaient menées par la jeunesse dorée qui faisait assaut de tenues extravagantes en comparaison desquelles celles de la Gay Pride feraient presque costume-trois-pièces. 

En guise de clins d’œil communautaires, ces vrais punks thermidoriens miment l’étonnement en jetant à tout bout de champ des «incroyables» et des «merveilleux». Afin de se distinguer des bouseux qui, à l’époque, roulent les «r», ces muscadins les suppriment ou du moins en atténuent fortement l’effet rocailleux. Cela donne: «inc’oyable» et «me’veilleux». 

Les garçons seront donc appelés «Inc(r)oyables» et les filles, «me(r)veilleuses».

Covid de la langue

Les incroyables d’aujourd’hui paraissent moins drôles que leurs lointains ancêtres. Surtout, contrairement à ces derniers, leur TOC est involontaire et traverse toutes les couches sociales. C’est une sorte de Covid de la langue.

Si une expression atteint un tel niveau de bruit médiatique, c’est qu’elle traduit un sentiment de fond qui parcourt la société. Jadis, le mot «inc(r)oyable» exprimait le soulagement d’être encore vivant après la Terreur. Mais aujourd’hui, que nous dit cet «incroyable»? 

Hasardons quelques hypothèses fondées sur l’IPSP (Institut Pifométrique Strictement Personnel). Tout d’abord, lorsqu’on ne croit plus en rien, il est logique d’user, voire d’abuser de cet adjectif. Fausse piste. Nombre d’Occidentaux ne croient plus en Dieu ou au diable mais compulsent leur horoscope et consultent leur voyante. Soulevez la pierre de la religion et vous verrez grouiller les superstitions. La croyance a changé d’objet mais elle croît encore et toujours.

«Du coup, c’est incroyable!»

De plus, le mot «incroyable» lancé par les boîtes à babil ne marque nullement l’incrédulité mais presque son contraire, l’ébahissement, l’heureuse surprise, l’exclamation emphatique: «ce film est tellement sublime qu’il en devient incroyable» (si vous intervertissez «sublime» et «incroyable», ça marche aussi). Pour que le beau soit beau, il faut qu’il soit incroyable, qu’il dépasse les étroites limites de notre perception. 

Surtout, l’expression traduit l’appauvrissement de la langue et la paresse de la pensée qui rongent les cervelles de l’ère numérique, un peu comme le sempiternel «du coup» qui remplace une ribambelle de mots bien plus précis. 

«Incroyable» épargne au locuteur l’effort de développer les raisons qui ont suscité son enthousiasme. Quand on a dit «incroyable» que peut-on bien ajouter? Rien. Cela ne se discute plus. Chacun est prié de se soumettre à cet avis qui dépasse les bornes de la raison. «Du coup, c’est incroyable» mais cette gentille expression devient une guillotine pour la pensée!

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Histoire

Quand remontent les fantômes du passé

Ce livre n’est ni un roman ni un travail d’historien. «Les zones grises du passé», d’Alexandra Saemmer, est une «enquête familiale à la lisière du Troisième Reich», comme indiqué en surtitre. Une plongée dans le destin d’un communauté peu connue, les Sudètes. Ouvrage troublant à maints égards.

Jacques Pilet
Philosophie

Les non-dits du monde multipolaire

Le nouveau contexte mondial en pleine reconfiguration se situe non seulement dans un espace à comprendre, mais aussi dans un temps particulier à reconnaître.

Igor Balanovski
Sciences & Technologies

Intelligence artificielle: quelle place pour la liberté de la presse et le quatrième pouvoir?

Exercer son esprit critique alors que les promesses de facilité et de rapidité des systèmes d’IA nous invitent à l’endormir et à la paresse intellectuelle devient une nécessité vitale pour chacun d’entre nous. S’interroger sur ce que fait l’IA à la presse et aux médias est tout aussi impératif. Cela (...)

Solange Ghernaouti
Politique

Arctique et Grand Nord: la bataille mondiale a bel et bien commencé

La fonte accélérée des glaces transforme la région en nouveau centre névralgique de la puissance mondiale: routes maritimes émergentes, ressources stratégiques et militarisation croissante y attisent les rivalités entre pays. Le Grand Nord — dominé pour l’heure par Moscou — est devenu le théâtre où se redessinent les rapports de (...)

Hicheme Lehmici
Politique

La vérité est comme un filet d’eau pur

Dans un paysage médiatique saturé de récits prémâchés et de labels de «fiabilité», l’information se fabrique comme un produit industriel vendu sous emballage trompeur. Le point de vue officiel s’impose, les autres peinent à se frayer un chemin. Pourtant, des voix marginales persistent: gouttes discrètes mais tenaces, capables, avec le (...)

Guy Mettan
Histoire

La Suisse des années sombres, entre «défense spirituelle» et censure médiatique

En période de conflits armés, la recherche de la vérité est souvent sacrifiée au profit de l’union nationale ou de la défense des intérêts de l’Etat. Exemple en Suisse entre 1930 et 1945 où, par exemple, fut institué un régime de «liberté surveillée» des médias qui demandait au journaliste d’«être (...)

Martin Bernard
Politique

Les BRICS futures victimes du syndrome de Babel?

Portés par le recul de l’hégémonie occidentale, les BRICS — Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud — s’imposent comme un pôle incontournable du nouvel ordre mondial. Leur montée en puissance attire un nombre croissant de candidats, portés par la dédollarisation. Mais derrière l’élan géopolitique, l’hétérogénéité du groupe révèle des (...)

Florian Demandols
Politique

Pologne-Russie: une rivalité séculaire toujours intacte

La Pologne s’impose désormais comme l’un des nouveaux poids lourds européens, portée par son dynamisme économique et militaire. Mais cette ascension reste entravée par un paradoxe fondateur: une méfiance atavique envers Moscou, qui continue de guider ses choix stratégiques. Entre ambition et vulnérabilité, la Pologne avance vers la puissance… sous (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Quand la religion et le messianisme dictent la géopolitique

De Washington à Jérusalem, de Téhéran à Moscou, les dirigeants invoquent Dieu pour légitimer leurs choix stratégiques et leurs guerres. L’eschatologie, jadis reléguée aux textes sacrés ou aux marges du mysticisme, s’impose aujourd’hui comme une clé de lecture du pouvoir mondial. Le messianisme politique n’est plus une survivance du passé: (...)

Hicheme Lehmici
CultureAccès libre

Vive le journalisme tel que nous le défendons!

Pourquoi BPLT fusionne-t-il avec d’Antithèse? Pour unir les forces de deux équipes attachées au journalisme indépendant, critique, ouvert au débat. Egalement pour être plus efficaces aux plans technique et administratif. Pour conjuguer diverses formes d’expression, des articles d’un côté, des interviews vidéo de l’autre. Tout en restant fidèles à nos (...)

Jacques Pilet
Politique

A confondre le verbe et l’action, on risque de se planter

De tout temps, dans la galerie des puissants, il y eut les taiseux obstinés et les bavards virevoltants. Donald Trump fait mieux. Il se veut le sorcier qui touille dans la marmite brûlante de ses colères et de ses désirs. Il en jaillit toutes sortes de bizarreries. L’occasion de s’interroger: (...)

Jacques Pilet
Culture

Une claque aux Romands… et au journalisme international

Au moment où le Conseil fédéral tente de dissuader les cantons alémaniques d’abandonner l’apprentissage du français au primaire, ces Sages ignorants lancent un signal contraire. Il est prévu, dès 2027, de couper la modeste contribution fédérale de 4 millions à la chaîne internationale TV5Monde qui diffuse des programmes francophones, suisses (...)

Jacques Pilet
Philosophie

Notre dernière édition avant la fusion

Dès le vendredi 3 octobre, vous retrouverez les articles de «Bon pour la tête» sur un nouveau site que nous créons avec nos amis d’«Antithèse». Un nouveau site et de nouveaux contenus mais toujours la même foi dans le débat d’idées, l’indépendance d’esprit, la liberté de penser.

Bon pour la tête
Philosophie

Une société de privilèges n’est pas une société démocratique

Si nous bénéficions toutes et tous de privilèges, ceux-ci sont souvent masqués, voir niés. Dans son livre «Privilèges – Ce qu’il nous reste à abolir», la philosophe française Alice de Rochechouart démontre les mécanismes qui font que nos institutions ne sont pas neutres et que nos sociétés sont inégalitaires. Elle (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Les fantasmes des chefs de guerre suisses

Il arrive que le verrou des non-dits finisse par sauter. Ainsi on apprend au détour d’une longue interview dans la NZZ que le F-35 a été choisi pas tant pour protéger notre ciel que pour aller bombarder des cibles à des centaines, des milliers de kilomètres de la Suisse. En (...)

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

PFAS: un risque invisible que la Suisse préfère ignorer

Malgré la présence avérée de substances chimiques éternelles dans les sols, l’eau, la nourriture et le sang de la population, Berne renonce à une étude nationale et reporte l’adoption de mesures contraignantes. Un choix politique qui privilégie l’économie à court terme au détriment de la santé publique.