Mario Martone et Renato Berta: une complicité amicale, riche et talentueuse

Publié le 17 juin 2022

Berta et Martone, capture d’écran du documentaire de Paul Lacoste « Renato Berta, Face caméra » (2022). – © DR

Jusqu’à début juillet, la Cinémathèque suisse de Lausanne consacre une rétrospective au chef-opérateur tessinois Renato Berta tandis que les Cinémas du Grütli de Genève affichent un focus sur l’œuvre du réalisateur Mario Martone. Ces deux artistes talentueux et prolifiques ont travaillé ensemble sur le tournage de plusieurs films («Noi Credevamo» (2010), «Leopardi. Il Giovanni Favoloso» (2014), «Qui rido io» (2021)). La complicité qui les lie est notamment évoquée dans «Photogrammes» de Renato Berta et Jean-Marie Charuau, paru aux éditions Grasset en 2021, et dans le tout récent documentaire «Renato Berta, Face caméra» de Paul Lacoste.

Membre de la nouvelle vague napolitaine avec Antonio Capuano, Pappi Corsicato, Toni Servillo et Paolo Sorrentino, Mario Martone s’est fait connaître en 1992 par Mort d’un mathématicien napolitain consacré au suicide du mathématicien et savant Renato Caccioppolli, petit-fils de Bakounine (Prix spécial du jury au Festival de Venise). «Son œuvre est tout entière marquée par l’univers culturel napolitain, sa grandeur, ses misères et excentricités», fait remarquer Alfio di Guardo, directeur adjoint des Cinémas du Grütli et critique de cinéma.

L’Europe et l’Italie

Dans Noi credevamo («Nous y croyions», «Nous y avons cru», 2010) – titre emprunté à un roman d’Anna Banti adapté par l’écrivain et magistrat Giancarlo De Cataldo –, Mario Martone évoque la route sinueuse empruntée par l’Italie jusqu’à l’achèvement de son unité en mars 1861 sous la bannière d’un monarque, le roi Victor-Emmanuel II de Piémont. Le récit se déploie en suivant une minorité politique divisée, celle des républicains disciples de Mazzini. Le réalisateur parvient à conférer une dimension humaine à cette fresque historique en retraçant l’aventure commune de trois amis, deux artistocrates et un fils de métayer.

La densité informative des premiers épisodes (pour qui n’est pas très familier de l’histoire de la péninsule) n’empêche pas d’être captivé par le rythme du récit grâce notamment à la musique de Rossini, Bellini et Verdi qui l’accompagne. Le tournage de ce film a duré quatorze semaines. «Ce qui est long et en même temps très court pour une histoire qui se déroule sur près d’un demi-siècle, sur l’ensemble du territoire de l’Italie, du nord au sud, par toutes les saisons, dans le froid comme dans la chaleur, avec trente-six accents différents, avec tous les contrastes de l’Italie. Et même au-delà, puisque la France, la Suisse ou encore l’Angleterre ont joué un rôle important dans cette histoire. Une histoire profondément européenne.» 

Après un apprentissage à l’école des Arts et Métiers du Tessin, Renato Berta est admis à la section prise de vue du Centro Sperimentale di Cinematographia (Ecole de Rome). Il est exposé aux enseignements de Pasolini, Antonioni, Fellini et Visconti. Il a travaillé depuis le milieu des années 1960 avec les plus grands cinéastes d’auteur européens. Il a signé l’image non seulement d’un grand nombre de films du Nouveau cinéma suisse (Reusser, Tanner, Soutter, Goretta), mais aussi des plus célèbres réalisateurs de la Nouvelle vague française (Godard, Resnais, Rohmer, Chabrol, etc) ainsi que d’autres cinéastes indépendants dont le talent est reconnu aux quatre coins de la planète (Schmid, Straub et Huillet sont trois réalisateurs avec lesquels il a travaillé particulièrement longuement, mais aussi Techiné, Malle, ou encore De Oliveira, Gitaï et Guédiguian).

Berta évoque la qualité de sa collaboration avec Martone en ces termes: «Ce qui est formidable avec Mario, c’est qu’il laisse toujours une place au doute. Il s’interroge beaucoup et, une fois qu’il a fait un choix, il l’assume. Ce qui est aussi très appréciable avec lui, c’est qu’il partage vraiment les risques. Si on fait un choix de lumière un peu risqué, par exemple, il l’assume jusqu’au bout. Je ne l’ai jamais vu se défausser – contrairement à d’autres metteurs en scène. Tous les risques qu’on a pris étaient risques calculés et totalement partagés.»

En 2013, Renato Berta a tourné avec Mario Martone Leopardi, il Giovani Favoloso, consacré au poète et philosophe Giacomo Leopardi, romantique et précurseur de l’existentialisme (en compétition à la 71ème édition du Festival international du film de Venise). Le film a été d’autant plus intéressant à réaliser que les contraintes budgétaires ont poussé les deux artistes à être très créatifs: «Nous avons tourné tout le film en décors naturels mais le plus souvent sans pouvoir les ramener à l’époque de Leopardi. Nous devions donc jouer d’astuces pour masquer à l’image tout ce qui pouvait paraître postérieur à l’époque. Et le plus souvent, c’est en jouant sur la lumière que nous y sommes parvenus.» 

Théâtre et cinéma

La dernière collaboration entre Berta et Martone est récente. Elle est abordée dans le beau documentaire de Paul Lacoste (Renato Berta, Face caméra, 2022). Martone est un homme de théâtre et d’opéra qui multiplie les créations depuis les années 1980. «Il aborde en ce moment ses derniers jours de répétition pour Rigoletto de Verdi qui sera joué au Teatro a la Scala de Milan du 20 juin au 11 juillet», souligne Alfio di Guardo. On ne s’étonne dès lors qu’à moitié que le cinéaste ait choisi la figure d’Eduardo Scarpetta pour son avant-dernier film, Qui rido io. Ce dramaturge et comédien a connu une ascension fulgurante à Naples au début du XXème siècle grâce à ses pièces comiques. Il savait fasciner les foules avec des spectacles provoquants. Cependant, lorsqu’il choisit de parodier un drame du célèbre poète Gabriele d’Annunzio, il s’exposa à la disgrâce la plus totale. Les admirateurs de d’Annunzio le vilipendèrent et l’attaquèrent en justice pour plagiat. Grand habitué des plateaux de Mario Martone, Toni Servillo crève l’écran en campant un Scarpetta survolté. Le film donne à comprendre le parcours d’une figure importante de l’histoire culturelle italienne tout en dénonçant les errements d’une bourgeoisie aux mœurs inquiétantes et aux valeurs rétrogrades. L’avant-dernier opus de Martone vient aussi s’ajouter à liste des films qui explorent et interrogent subtilement les nombreux liens entre le théâtre et le cinéma. 

Eprouver physiquement l’espace

A Genève, Renato Berta a évoqué la semaine dernière le timing minutieux du tournage de Qui rido io, huit semaines ayant été passées à Rome et quatre à Naples. Plus de quatre cents figurants étaient présents pour certaines scènes-clés du film. Comme nous le montre le documentaire de Paul Lacoste, Berta vérifie constamment la mise en scène et le placement des personnages. Il travaille en permanence avec l’espace, la profondeur et le jeu des perspectives. Il est attentif au placement autant des protagonistes qu’à celui des figurants, ainsi qu’aux objets indispensables ou à d’autres éléments de décor, ces derniers lui servant à parfaire merveilleusement sa composition. La complicité qui lie le chef-opérateur au réalisateur explique certainement ce succès. «Travailler avec Mario, c’est prendre le risque de vivre des moments exaltants. C’est quelqu’un qui ose vraiment, qui n’a pas peur de se confronter à des sujets complexes… pour toujours mieux leur tordre leur cou. C’est de là que naît son cinéma. Mario est un créateur, et je crois pouvoir dire que c’est aussi un ami.»


A voir:

Rétrospective Renato Berta, à la Cinémathèque suisse, jusqu’au 1er juillet 2022.

Focus Mario Martone, aux Cinémas du Grütli, jusqu’au 21 juin 2022.

«Renato Berta, Face caméra», Paul Lacoste, 2022, en streaming.

A lire:

«Photogrammes», Renato Berta et Jean-Marie Charuau, Editions Grasset, 336 pages. 

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