Publié le 26 avril 2020

Cushing, Oklahoma, où se trouvent les réserves en pétrole des Etats-Unis, aujourd’hui saturées. C’est le symbole de la crise qui a frappé les marchés financiers le 21 avril dernier. – © Wikimedia Commons

C’est l’indicateur préféré des amateurs de fin du monde. La marchandise la plus importante et stratégique de nos sociétés a perdu en quelques heures toute sa valeur, dans le contexte très particulier de baisse de la demande dû à la situation sanitaire. Mécaniquement, cela était prévisible. Mais que la chose ait vraiment eu lieu est impressionnant. Explications.

Le prix du baril de WTI (West Texas Intermediate), indice utilisé pour fixer les prix du pétrole brut à la bourse de New York, a atteint en quelques heures le 21 avril dernier la valeur de 37,63 dollars… en-dessous de zéro. Un prix négatif, cela signifie que la transaction est renversée, le vendeur paie l’acheteur pour écouler sa marchandise.

Comment en est-on arrivé là? 

Par le jeu de l’offre et de la demande, comme toujours. Les mesures sanitaires et le confinement quasi généralisé à toute la planète ont entraîné une chute drastique de la demande en produits pétroliers, aussi bien pour l’industrie que pour la consommation des ménages, et la déstabilisation du marché de l’énergie. Les routes commerciales et les usines sont fermées ou très perturbées, les automobilistes sont confinés: c’est la plus forte chute de la demande en pétrole enregistrée depuis 25 ans. 

L’Arabie saoudite et la Russie, respectivement deuxième et troisième producteurs de pétrole mondiaux, ont restreint leur production au moment où l’Italie se confinait, prenant conscience de la casse économique que cela impliquait. Au contraire, les Etats-Unis, premier producteur mondial, se trouvaient depuis quelques temps en situation de surproduction. 

Les stocks sont saturés

Le 21 avril, les investisseurs devaient concrétiser leurs commandes en pétrole brut pour le mois de mai, et confirmer les livraisons. Or, impossible, les stocks sont pleins partout. Et en particulier à Cushing, Oklahoma. Le principal site de stockage américain a une capacité de 76 millions de barils. Depuis la fin du mois de février, les quantités entreposées là ont augmenté de 48%. 

Pour faire face, le défi a consisté à augmenter la capacité de stockage, en mobilisant des navires pétroliers ou des wagons-citernes. L’administration Trump envisage de financer le bloquage temporaire de certains stocks pour les retirer du marché le temps que les prix remontent et éviter les faillites. 

Pourquoi s’engager sur cette pente? 

Parce qu’à long terme et à grande échelle, il s’avère moins coûteux d’écouler le pétrole à des prix négatifs que de stopper temporairement la production pour diminuer l’offre, ou de le stocker.

Ensuite, le cours du WTI porte sur de futurs contrats de livraison. Il s’agit de mouvements spéculatifs, pas de véritables échanges physiques. Les traders qui ont massivement revendu sur le marché avaient en fait parié sur le cours du pétrole. Piégés par la dégringolade des prix, ils n’ont eu d’autre choix que de vendre à perte le plus rapidement possible, ce qui entraine par un cercle vicieux une dégringolade plus importante encore. 

Et pour les consommateurs?

Il faudra attendre quelques mois pour que les prix du carburant à la pompe répercutent l’effondrement du marché aux Etats Unis, en n’oubliant pas que ce prix est aussi composé des taxes gouvernementales incompressibles et de la marge du revendeur. Si les autres marchés de matières premières pétrolières ont été ébranlés par la situation américaine, celle-ci reste exceptionnelle. On ne nous paiera donc pas pour faire le plein d’essence. 

Plus encore, les cours du pétrole vont évidemment remonter, et plus vite ceux-ci remonteront, plus la reprise économique sera rapide et efficace – même si les spécialistes estiment que le marché pétrolier patinera au moins jusqu’en 2021. Se réjouir de cet incident serait méconnaître les mécanismes qui commandent à l’économie mondiale et qui influent jusqu’à notre confort individuel. Le vieux monde n’est pas encore mort. 

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique

Venezuela: le retour brutal de la doctrine Monroe

L’enlèvement de Nicolás Maduro par les Etats-Unis constitue une rupture majeure du droit international et un signal géopolitique fort. Derrière l’opération militaire, se dessine le retour assumé de la doctrine Monroe et l’usage décomplexé de la coercition contre les Etats engagés dans la multipolarité.

Hicheme Lehmici
Sciences & Technologies

IA générative et travail: libération ou nouvelle aliénation?

L’avènement de l’intelligence artificielle, en particulier les modèles génératifs comme ChatGPT, semble annoncer une importante transformation de l’économie mondiale. Plus en profondeur, elle questionne le sens même du travail et de notre humanité. Tour d’horizon des enjeux humains, environnementaux et éducatifs de cette révolution numérique.

Jonathan Steimer
Economie

Affrontement des puissances économiques: la stratégie silencieuse des BRICS

Alors que l’Occident continue de penser la puissance à travers les marchés financiers et les instruments monétaires, les BRICS avancent sur un autre terrain: celui des ressources, des infrastructures de marché et des circuits de financement. Sans rupture spectaculaire ni discours idéologique, ce bloc hétérogène participe à une recomposition géoéconomique (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Comment jauger les risques de guerre 

A toutes les époques, les Européens ont aimé faire la fête. Des carnavals aux marchés de Noël, dont la tradition remonte au 14e siècle en Allemagne et en Autriche. Et si souvent, aux lendemains des joyeusetés, ce fut le retour des tracas et des guerres. En sera-t-il autrement une fois (...)

Jacques Pilet
Politique

Les Etats-Unis giflent l’Europe et font bande à part

Sismique et déroutante, la nouvelle stratégie de sécurité américaine marque une rupture historique. Après un exercice d’introspection critique, Washington opte pour un repli stratégique assumé, redessine sa doctrine autour des priorités nationales et appelle ses partenaires — surtout européens — à une cure de réalisme. Un tournant qui laisse l’Europe (...)

Guy Mettan
PolitiqueAccès libre

Pacifistes, investissez dans l’armement!

Le journal suisse alémanique «SonntagsZeitung» n’a aucun scrupule: dans sa rubrique Argent, il recommande désormais, avec un certain enthousiasme, d’acheter des actions dans le secteur de la défense… lequel contribue à la paix, selon certains financiers.

Marco Diener
Economie

La crise de la dette publique: de la Grèce à la France, et au-delà

La trajectoire de la Grèce, longtemps considérée comme le mauvais élève de l’Union européenne, semble aujourd’hui faire écho à celle de la France. Alors qu’Athènes tente de se relever de quinze ans de crise et d’austérité, Paris s’enlise à son tour dans une dette record et un blocage politique inédit. (...)

Jonathan Steimer
Sciences & Technologies

Quand l’innovation vous pousse à mourir

L’innovation est devenue un impératif de survie plus qu’un moteur de progrès. Aucun dirigeant n’incarne mieux cette tension qu’Elon Musk, dont l’écosystème, mêlant voitures, satellites, robots et IA, fonctionne comme une machine à repousser l’effondrement et où chaque avancée devient une dette envers la suivante. Un cas d’école pour comprendre (...)

Tarik Lamkarfed
Politique

Etats-Unis: le retour des anciennes doctrines impériales

Les déclarations tonitruantes suivies de reculades de Donald Trump ne sont pas des caprices, mais la stratégique, calculée, de la nouvelle politique étrangère américaine: pression sur les alliés, sanctions économiques, mise au pas des récalcitrants sud-américains.

Guy Mettan
Politique

Bonnes vacances à Malmö!

Les choix stratégiques des Chemins de fer fédéraux interrogent, entre une coûteuse liaison Zurich–Malmö, un désintérêt persistant pour la Suisse romande et des liaisons avec la France au point mort. Sans parler de la commande de nouvelles rames à l’étranger plutôt qu’en Suisse!

Jacques Pilet
Politique

Les BRICS futures victimes du syndrome de Babel?

Portés par le recul de l’hégémonie occidentale, les BRICS — Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud — s’imposent comme un pôle incontournable du nouvel ordre mondial. Leur montée en puissance attire un nombre croissant de candidats, portés par la dédollarisation. Mais derrière l’élan géopolitique, l’hétérogénéité du groupe révèle des (...)

Florian Demandols
Politique

Quand la religion et le messianisme dictent la géopolitique

De Washington à Jérusalem, de Téhéran à Moscou, les dirigeants invoquent Dieu pour légitimer leurs choix stratégiques et leurs guerres. L’eschatologie, jadis reléguée aux textes sacrés ou aux marges du mysticisme, s’impose aujourd’hui comme une clé de lecture du pouvoir mondial. Le messianisme politique n’est plus une survivance du passé: (...)

Hicheme Lehmici
Culture

La France et ses jeunes: je t’aime… moi non plus

Le désir d’expatriation des jeunes Français atteint un niveau record, révélant un malaise profond. Entre désenchantement politique, difficultés économiques et quête de sens, cette génération se détourne d’un modèle national qui ne la représente plus. Chronique d’un désamour générationnel qui sent le camembert rassis et la révolution en stories.

Sarah Martin
Sciences & TechnologiesAccès libre

Les réseaux technologiques autoritaires

Une équipe de chercheurs met en lumière l’émergence d’un réseau technologique autoritaire dominé par des entreprises américaines comme Palantir. À travers une carte interactive, ils dévoilent les liens économiques et politiques qui menacent la souveraineté numérique de l’Europe.

Markus Reuter
Economie

Notre liberté rend la monnaie, pas les CFF

Coffee and snacks «are watching you»! Depuis le 6 octobre et jusqu’au 13 décembre, les restaurants des CFF, sur la ligne Bienne – Bâle, n’acceptent plus les espèces, mais uniquement les cartes ou les paiements mobiles. Le motif? Optimiser les procédures, réduire les files, améliorer l’hygiène et renforcer la sécurité. S’agit-il d’un (...)

Lena Rey
Politique

Un nouveau mur divise l’Allemagne, celui de la discorde

Quand ce pays, le plus peuplé d’Europe, est en crise (trois ans de récession), cela concerne tout son voisinage. Lorsque ses dirigeants envisagent d’entrer en guerre, il y a de quoi s’inquiéter. Et voilà qu’en plus, le président allemand parle de la démocratie de telle façon qu’il déchaîne un fiévreux (...)

Jacques Pilet