La Suisse plus présente en Syrie qu’il n’y paraît

Publié le 17 février 2023

Les dégâts causés par les séismes du 6 février dernier dans la ville syrienne de Jandairis (nord ouest). – © UNOCHA/Mohanad Zayat

Avant la tragédie sismique, on ne parlait guère de la Syrie. Il s’y passait pourtant des évolutions notables. Les pays du Golfe qui avaient mené la guerre contre elle aux côtés des djihadistes dès 2011, reconnaissant leur échec, renouent discrètement des relations avec Damas. Chez les Occidentaux, partisans d’un embargo total, certains y songent désormais. Et la Suisse? Elle s’active aussi. Au plan humanitaire depuis des années. Ainsi qu’au plan politique. Sur la pointe des pieds.

La doctrine est claire: la Suisse entretient des relations diplomatiques avec tous les Etats reconnus internationalement. Indépendamment des régimes. Pourtant en 2011, quand éclata la guerre civile en Syrie, Micheline Calmy-Rey, cheffe du DFAE, puis son successeur Didier Burkhalter, fermèrent l’ambassade helvétique dans ce pays, d’ailleurs contre l’avis de leur entourage. Rejoignant la plupart des Occidentaux qui depuis multiplièrent les sanctions et l’isolement du président Bachar El Assad. Dictateur désigné comme «le boucher», le plus souvent sans que soient rappelés les massacres commis par les organisations djihadistes (Daesh, Al Qaida, etc…) qui tentèrent de renverser l’Etat, de chasser les chrétiens et d’éliminer la minorité alaouite. La détresse est insondable dans les populations frappées par la guerre, tentant de reconstruire leurs villes malgré les sanctions économiques rigoureuses et maintenant ravagées pour certaines d’entre elles par le tremblement de terre. Cette double malédiction impose de revoir certaines positions dogmatiques des Européens.

Un fil est aujourd’hui tendu entre Berne et Damas. L’ambassadrice à Beyrouth, Marion Weichelt, une femme de haute stature, fort déterminée, représente la Suisse au Liban et de plus, en qualité de chargée d’affaires, en Syrie où elle se rend fréquemment. Ce double mandat est très lourd et il serait temps que la Suisse dispose à nouveau d’une représentation permanente dans la capitale syrienne. Car elle est plus que jamais une pièce essentielle dans le puzzle en recomposition du Moyen-Orient. Dans la violence. D’où la nécessité d’une large action diplomatique. A l’heure où nous siégeons au Conseil de sécurité des Nations Unies, rouvrir l’ambassade suisse à Damas aurait tout son sens. La politique des embargos donne bonne conscience aux moralistes mais marginalise ceux qui s’y accrochent. L’Europe en fait l’expérience: elle est larguée dans ce pan si voisin du monde, où elle a joué un grand rôle, pour le pire et le meilleur. Odieuse morale, prétendument pro-démocratique, qui différencie les damnés de la terre, ceux que l’on aide et ceux que l’on délaisse.

Il y a un domaine au moins où la Suisse s’est montrée plus pragmatique et audacieuse que les Européens: la présence humanitaire. La DDC (l’aide au développement) a dépensé en Syrie, depuis le début de la crise en 2011, plus de 610 millions de francs. 60 millions en 2022. Sur place et dans les pays voisins qui ont accueilli les réfugiés. Afin de soulager les populations éprouvées par la guerre et l’inefficacité des services publics: accès à l’eau potable, à la nourriture, aux soins médicaux de base. Avec un effort aussi en matière de prévention des conflits et de promotion de la paix. La DDC apporte aussi son soutien à la délégation du CICR ainsi qu’à d’autres organisations partenaires.

Aussitôt après le tremblement de terre, la Suisse a amené des sauveteurs en Turquie avec une célérité remarquable, ainsi que des secours matériels. Elle n’a pu le faire dans la même mesure en Syrie. Notamment en raison des sanctions internationales. Un avion-cargo d’Arabie saoudite, par exemple, a pu se poser avec des tonnes de matériel à Alep. En s’affranchissant de l’embargo, la Suisse aurait pu faire de même. Pourquoi pas un vol humanitaire Zürich-Alep? Ou acheminer l’aide via le Liban tout proche. Les freins politiques ont gravement ralenti les efforts de solidarité. Mais les secours finiront par arriver, tant d’ONG internationales et locales s’y emploient. Des experts de la DDC sont à l’œuvre sur le terrain, en particulier à Alep, pour évaluer et coordonner les soutiens. La tâche est d’autant plus compliquée que l’administration de Damas n’est présente que sur un tiers du territoire. La zone d’Idlib, où sont concentrées les formations djihadistes, avec des millions de familles déplacées, se trouve sous le contrôle turc. Quant à la région séparatiste kurde, où stationnent des troupes américaines à proximité des puits de pétrole, elle est de fait rattachée à l’Irak et sous la vigilance turque. En outre les donateurs se méfient, non sans raison, du gouvernement syrien. Soucieux, disent-ils, de ne pas renforcer «le régime de Bachar El Assad». Celui-ci, après avoir réclamé le contrôle de la distribution des aides, a dit confier cette responsabilité au CICR, largement présent dans le pays depuis de nombreuses années. Sa présidente, Mirjana Spoljaric, s’est entretenue avec les autorités syriennes et déclare avoir été «encouragée» par ces discussions. L’aide humanitaire devrait parvenir dans toutes les régions touchées. Des équipes sont déjà sur place, en partenariat avec le Croissant-Rouge arabe syrien, et répondent aux besoins urgents à Alep, Lattaquié et Tartous. Le CICR attend les fonds recueillis par la Chaîne du Bonheur et s’attachera à leur efficace utilisation. Il y a urgence.

C’est dire que la Suisse a plusieurs cartes à jouer, directement ou indirectement, dans ce malheureux pays, déchiré, dévasté par la guerre. Et tout autour. 

(Dans un prochain article, nous évoquerons la situation au Liban, plongé dans une crise politique, économique et sociale effroyable, ainsi que les sursauts d’une population déterminée à sortir du chaos.)

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