La RTS face au désamour

Publié le 26 février 2026

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Après le rejet — probable — de l’initiative de l’UDC sur la redevance à 200 francs, le service public de radio-télévision ne sera pas au bout de ses peines. Tout de même contraint de réduire ses coûts. Mis au défi par les critiques qui ont déferlé, même chez nombre de ceux qui votent pour le maintien de la redevance actuelle. Comment la SSR peut-elle rebondir après ces blessures?

La grosse machine qu’est la RTS (la Radio Télévision Suisse) sera tentée de tout continuer comme avant, au risque de s’exposer à de nouvelles attaques. Ce qui doit et peut changer? D’abord, la direction, son style, sa vision. Ces dernières années, elle est partie dans tous les sens. A raison, les canaux devaient être multipliés pour s’adapter aux nouvelles habitudes et à l’usage du net, mais l’offre s’est dispersée. La priorité à l’information s’est perdue. Alors que le divertissement est accessible partout, hors du service public. A-t-on vraiment besoin de Couleur 3 ou d’Option Musique pour accéder aux chansons? Ce n’est pas un hasard si ces chaînes connaissent la plus forte baisse d’écoute. 

Le désamour, c’est d’abord l’indifférence. La panne de l’attrait. Cela se note dans la plupart des pays européens où le service public est aussi dans le viseur. A force de dresser des barrages contre les fake news, on donne diablement envie de jouer aux saute-moutons.

Autre question à se poser. Une part significative de la redevance (50 millions) va au financement de la production cinématographique. Fort bien, c’est un impératif culturel incontournable, mais ne serait-ce pas plutôt à l’Office fédéral de la culture d’assumer ce soutien en plus de son aide actuelle qui est de 57 millions? Une somme issue de l’impôt progressif et non pas d’une taxe injuste qui frappe les pauvres au même niveau que les riches. Est-ce à la femme de ménage portugaise ou au nettoyeur kosovare de financer la créativité de nos cinéastes?

Une approche du monde uniformisée

Certains reprochent aussi à la SSR (Société suisse de radiodiffusion et télévision) de payer un peu mieux ses employés et de leur accorder plus de jours de vacances que ne le font les éditeurs de journaux. Sans parler des journalistes qui s’escriment à fournir des regards différents sur les plateformes indépendantes comme celle-ci. Le problème n’est pas dans les chiffres, il est dans le sentiment de confort — à défendre à tout prix! — chez les collaborateurs de la grande maison. L’effet de caste. 

Voilà le point névralgique. Il se crée ainsi, à l’intérieur de l’appareil, une sensibilité et une approche du monde uniformisées. La diversité des opinions exprimées à l’antenne est, certes, préservée, mais à travers des porte-paroles «convenables», des partis, des universitaires, des sages experts. Les voix discordantes sont rarissimes, alors qu’elles sont pourtant indispensables au débat digne de ce nom! L’exemple le plus caricatural est celui du silence autour de l’affaire Jacques Baud, cet ex-colonel et écrivain suisse sanctionné par l’UE en violation de tout principe du droit. Les nuances et contradictions apportées au récit dominant restent fort mal vues sur tant de sujets. Sur la guerre en Ukraine, celles du Moyen-Orient, sur le climat, sur les questions de genre, sur la surveillance des réseaux, sur les vaccins… Gare aux complotistes! Cette extrême précaution finit par tout affadir, par donner envie de tourner le bouton.

Mais où est la rédaction en chef?

Le journalisme, le vrai, exige des qualités d’écoute, de curiosité et de réflexion, d’auto-critique aussi. Or, celui pratiqué à la RTS est frileux. C’est peu étonnant si l’on considère qu’à la tête de cette entreprise, les journalistes sont rares. A commencer par le patron qui n’a jamais pratiqué ce métier. L’intitulé des départements est parlant: «stratégie et programmation», «actualités et sport», «société et culture», «opérations», «communication et marketing», «secrétariat général», plus les finances et les RH. Pardon, mais où est la rédaction en chef? Les responsabilités sont curieusement entremêlées, diluées. Comment peut-on croire qu’un état-major aussi flou et pléthorique est capable de définir un cap clair? Quel patron exigera, par exemple, qu’une plus grande place soit faite au paysage économique si divers et si chahuté? Lequel lancera de nouvelles émissions de débat à la télévision? Une seule, c’est bien peu. Les Alémaniques en ont plusieurs sur SRF. 

Le journalisme, c’est aussi prendre des risques et des coups. Sans audace, c’est ronronner avec les détenteurs du pouvoir. Reprocher à la SSR d’être trop à gauche ou trop à droite, trop ceci, trop cela, n’a pas de sens. Emasculer le cuistot n’améliore pas la soupe. Les journalistes ont aussi droit à leurs opinions mais on attend d’eux qu’ils secouent un peu plus la marmite aux idées.

Le faux prétexte de la cohésion nationale

Autre défi, enfin, celui de l’information régionale et nationale. La radio et la télévision publiques doivent écouter avec davantage d’attention encore les préoccupations des gens, pas seulement des pouvoirs, dans les divers cantons. A noter, au passage, que la radio le fait mieux que la télévision. C’est d’autant plus nécessaire que les journaux locaux disparaissent ou faillissent en tant d’endroits. Au plan national? Les opposants à l’initiative ont eu des trémolos pour dire que la SSR est le lien indispensable au pays. Quelle farce! Romands, Alémaniques et Tessinois ne collaborent quasiment pas (à part pour le sport). Les uns s’informent très peu sur les autres. Chaque direction défend son pré-carré. Le barrage des langues tient bon. Vous connaissez le nom du journaliste ou de la journaliste qui raconte le quotidien des Zurichois ou des Bâlois aux Romands? Nous pas. Ou faut-il se contenter de la revue de presse à la radio? 

Que ces dirigeants, dont nous ne mettons pas en doute l’engagement personnel, nous pardonnent mais, par routine, par manque de courage, ils ne se montrent pas à la hauteur du défi formidablement exigeant, passionnant, du journalisme d’aujourd’hui. 

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