La Palestine des poètes irradie sans être nommée

Publié le 19 juillet 2024

Gaza, la vieille ville. Henry Baker Tristram d’après une photographie de Francis Frith, 1857.

Obscène de parler poésie à l’heure des massacres? Au contraire: cette musique de l’humain, à redéfinir sans cesse, reste une terre commune et le moment d’une parole à partager. Une nouvelle preuve en est donnée, avec une richesse et une force d’expression d’autant plus impressionnantes qu’elle ignore et dépasse tout discours idéologique ou politique, par l'«Anthologie de la poésie palestinienne d’aujourd’hui» publiée avant le nouveau rebond de la tragédie.

D’abord on se dira peut-être que le seul titre de ce recueil, Anthologie de la poésie palestinienne d’aujourd’hui, jure avec ce qui se passe précisément ces jours: de la poésie alors que les massacres continuent! Des mots parmi les ruines, et pour dire quoi? Des mots contre les bombes, mais lesquels? De la propagande? De la haine ajoutée à la haine? Ou pire: de belles paroles d’une élite lettrée? Du baume sur les corps éventrés? Autant de soupçons avant même le premier regard…

Sur quoi, pour peu que vous preniez la peine de l’ouvrir, ce petit livre, et d’en écouter les voix, peut-être en serez-vous, sans parti pris, ne vous réclamant d’aucun camp, saisi par le fait que lui non plus, ce petit livre, n’est soumis à aucun parti pris idéologique ou politique, et que, sans être vous-même lectrice ou lecteur de poésie, simplement à l’écoute des vingt-six femmes et hommes réunis dans ce recueil, choisis et traduits par l’écrivain marocain Abdellatif Laâbi, lequel souligne «l’incroyable polyphonie vocale et orchestrale» de sa propre découverte – peut-être aurez-vous le sentiment profond de participer à un partage bienfaisant. Ah mais c’est ça la poésie? Eh mais ces Palestiniens nous ressemblent…

Frère et sœurs au même «délire»

Dans son très éclairant préambule, indispensable pour nous autres qui ne connaissons à peu près rien de la poésie palestinienne, sauf peut-être celle de Mahmoud Darwich (citons au passage le mémorable ensemble de poèmes de La terre nous est étroite, paru dans la collection référentielle Poésie/Gallimard), Abdellatif Laâbi rappelle l’origine et l’évolution de la poésie palestinienne, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne sort pas de nulle part, au point que le seul nom de ce pays est «devenu en soi une poétique», et cela grâce aux générations successives de ses poètes, dès le début du XXème siècle où les précurseurs ont commencé à inscrire sa mémoire particulière dans celles des pays du Proche-Orient, puis avec la génération des années 1960-1970 qui a cristallisé les éléments d’une identité culturelle et nationale en réunissant «une multitude de voix puissantes et originales» autour de Darwich, et par le foisonnement plus récent des voix contemporaines hélas méconnues à proportion de l’occultation qu’a subie la cause palestinienne, alors que les signatures féminines s’imposent désormais «en brisant les tabous les plus ancrés dans la mentalité arabo-musulmane conservatrice, en parlant crûment de leur corps, du désir et des frustrations, en présentant du sexe, du sentiment amoureux, leur version forcément inédite».

Et Laâbi de préciser à ce propos: «Etonnamment, les hommes semblent avoir accepté ces audaces, voire en redemander! C’est qu’eux-mêmes se cherchent, ayant déserté cette guerre intestine pour mieux affronter les formes de barbarie que l’occupation leur fait subir au quotidien. Et tout le monde de se rejoindre sur ce front. Mais différemment que leurs prédécesseurs qui ont été, un temps, leurs idoles. C’est que la « cause palestinienne », largement soutenue à l’époque de par le monde, a été savamment occultée par le Goliath local, bradée par les régimes des faux frères arabes et en bonne partie abandonnée par ce qu’on appelait dans le temps la « rue arabe ». En outre, les données sociopolitiques sur le terrain ont radicalement changé. La possibilité de l’établissement d’un Etat palestinien ne relève plus de la belle utopie mais tout simplement de l’impossible. Les Palestiniens sont en train de devenir, selon la formule consacrée, un « peuple sans terre », à l’instar des Kurdes, des Ouïghours, des Rohingyas et autres peuples condamnés à l’errance, au combat incessant pour sauvegarder leur identité et assurer leur survie.»

Fait le plus surprenant de la présente anthologie: que ses auteurs, éparpillés dans le monde entier, loin de produire une poésie éclatée ou déracinée, donnent dans leurs écrits la sensation commune de «vivre au sein d’une entité qu’ils n’ont même plus le besoin de nommer: paradis perdu, pays fantasmé, terre martyrisée, terrain d’une guerre larvée, mouroir, gigantesque nécropole, saint des saints, parfums, couleurs, beauté des pierres, des arbres, des œuvres humaines…sans pareils. A nous de traduire: Palestine»…

Enfin et c’est peut-être le plus frappant et le plus émouvant, sur tous les tons de la détresse ou de la colère, de l’effusion ou de l’humour noir: que sans nommer même la Palestine et moins encore ses «autorités», les poètes ici représentés modulent une sorte d’humour palestinien, comme il en va souvent des peuples opprimés, dans leurs écrits où il est essentiellement question, et le plus souvent en termes simples et concrets, de ce qu’elles et ils vivent: «Nous n’entendrons que des individus qui narrent leur vécu propre, ce qu’ils voient et palpent dans la réalité de tous les jours, dans leurs rêves éveillés et leurs cauchemars (bien nombreux ces derniers!)» 

Comme autant de destinées personnelles

Défilent alors les prénoms, les âges, les lieux d’où ils parlent, leurs occupations variées et ce qu’ils disent, de Rajaa l’ainée (née en 1974 à Damas, et vivant aujourd’hui à Jérusalem, active dans la presse et dirigeant des ateliers d’écriture) à Yahya le plus jeune (né à Gaza en 1998, écrivant des livres pour la jeunesse à côté de ses poèmes), et vingt-quatre autres voix souvent poignantes, cinglantes ou malicieuses, qui évoquent chacune un destin et marquent leurs traces par leurs mots.

Et c’est Marwan Makhoul dans ses Vers sans domicile: «Assez! dit la mort aux tyrans / Je suis rassasiée», ou plus loin: «Dans l’embarcation / au milieu de la tempête / nous frappons les vagues avec les rames / pour qu’elle se calme», ou encore: «Pour écrire une poésie / qui ne soit pas politique / Je dois écouter les oiseaux et pour écouter les oiseaux / il faut que le bruit du bombardier cesse». C’est Rajaa Ghanim en sa Lumière ténue: «J’étais une femme habitée par l’amour / ayant marché pieds nus sur des cartes / ne reconnaissant nul miracle / ayant peur de retourner dans la tribu / là-bas où la vengeance / luit dans les yeux des hommes / et où l’attendent / quarante coups de fouet».  

Faut-il des coups de fouet pour que la poésie affleure? Est-ce faire preuve d’un esthétisme doloriste douteux que de reconnaître la «vertu» créative du malheur, ou ici de la détresse partagée, parfois jusqu’au désespoir, lequel fait mieux apparaître la beauté et le prix des simples «choses de la vie». 

Ce qui est sûr est que, bien plus que le «discours» idéologique ou d’utilité politique au premier degré, la parole poétique, à fleur d’émotion ou de nerfs, issue des tripes ou du cœur, ressortit à un langage commun dont on trouvera ici les éclats et les échos – mais à chacune et à chacun, alors, de faire à son tour écho à ces éclats.

Des éclats et leurs échos

Voici donc les éclats de Joumana Mustafa, née en 1977 et vivant actuellement en Jordanie: «En pleine rue / Je vends aux passantes des griffes / Je les étale, les lime / les astique / et donne de la voix», et plus loin: «Alors que celle qui ressentirait / la moitié de ma douleur / se présente et dise: me voici!». Ou voilà les éclats de Najwan Darwish, né en 1978 et se partageant aujourd’hui entre Jérusalem et Haïfa: «Comment allons-nous gaspiller nos vies dans la colonie? / Autour de moi ce ne sont que blocs de ciment et corbeaux assoiffés», ou encore: «J’ai essayé une fois de m’asseoir / sur un des sièges vides de l’espoir / Mais le mot Reserved / y était installé comme une hyène». 

Voici les éclats de Colette Abu Hussein, née en 1980 et établie en Jordanie: «La voisine bienveillante a dit: elle est trop jeune pour mourir!», et plus loin: «Mon cœur est une fosse commune, ô mes aimés», ou encore: «Nous sommes les descendants du meurtrier / et les cousins de la victime / les héritiers du péché / les ouailles des corbeaux / dans la terre dévastée». Et les éclats d’Ashraf Fayad, né en 1980, condamné à mort en Arabie saoudite pour des textes jugés blasphématoires – peine commuée en huit ans d’emprisonnement après une campagne internationale de solidarité: «Etre sans pays / veut nécessairement dire être palestinien / Etre palestinien / ne signifie qu’une chose / que le monde entier est ton pays / Mais le monde n’arrive pas à assimiler ce fait», etc.   

Autant d’éclats qui font écho aux mots du grand Mahmoud Darwich dans La terre nous est étroite: «Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie: l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur un homme, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le souvenir aux conquérants», et enfin avec ce nom prononcé: «Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie: sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame»…


«Anthologie de la poésie palestinienne d’aujourd’hui», textes choisis et traduits par Abdellatif Laâbi, réunis par Yasin Adnan, Editions du Seuil, collection Points/ Poésie, 224 pages.

«La terre nous est étroite et autres poèmes», Mahmoud Darwich, traduit de l’arabe par Elias Sanbar, Editions Gallimard, 400 pages.

 

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