La grande distribution rogne des parts de marché aux circuits courts

Publié le 24 juin 2022

Etal de légumes bio dans un supermarché Coop de Zermatt. © Tiia Monto – CC

Depuis la reprise normale des activités économiques, les difficultés se multiplient pour les épiceries et magasins en vrac qui valorisent les productions locales et les circuits courts. Dernier exemple en date: l’enseigne «Chez Mamie» à Lausanne est grandement menacée de fermeture. Mais pourquoi une telle tendance alors que les préoccupations environnementales semblent faire la une des médias et être au centre des préoccupations des citoyens? Décryptage.

Lors de la dernière décennie, les initiatives de magasins bio, vrac, écolo, locaux, etc., se sont multipliées dans les pays occidentaux et en Suisse particulièrement où la sensibilité à ces problématiques a explosé, notamment dans les régions urbaines. Toutes les personnes qui se sont régulièrement baladées ces dernières années à Genève, Lausanne, Berne ou Zurich ont pu constater ce phénomène, qui touche également les villes moyennes. Les événements liés à la grève du climat à la fin de la décennie 2010 ont accentué cette tendance. Ces commerces, bien qu’ayant des problèmes structurels importants (nous allons y revenir), ont pu fleurir et se développer. Ils ont été poussés par la demande des populations d’un côté, et par une opinion publique favorable de l’autre. Ils ont donc eu un accès plus aisé à des subventions, des soutiens et de la publicité, notamment sur les réseaux sociaux. Comment expliquer, alors, les difficultés majeures rencontrées par ce secteur durant ce printemps 2022, où nombre de ces initiatives sont soit menacées de fermeture, soit obligées de restructurer en profondeur leurs activités et chercher du financement, soit public, soit participatif ?

Le premier élément qui vient en tête, c’est évidemment l’impact de la gestion de la crise sanitaire. Fermetures, incertitudes par rapport aux approvisionnements, instabilité des marchés, quelle activité commerciale ne serait pas ébranlée par un tel environnement?

Mais, à bien y regarder, difficile d’incriminer la crise sanitaire pour la situation que vivent actuellement ces petits commerces bio et locaux. Premièrement, ils ont été soutenus financièrement comme les autres par les autorités pendant les périodes de restrictions et de confinements, donc pas de soucis de ce côté. Revendiquant la mise en avant des circuits courts et les producteurs locaux, ils sont logiquement moins sensibles que d’autres commerces aux problématiques d’approvisionnement, c’est d’ailleurs justement pour cet avantage en partie qu’ils ont privilégié cette approche. Enfin, la clientèle à la base de ce type de commerces a beaucoup épargné durant les périodes de restrictions et n’a pas eu, en grande majorité, de problème de trésorerie avant 2022. De plus, certains ont même eu tendance à éviter de se rendre dans les grandes surfaces par peur de la contamination, préférant les livraisons à domicile ou les petits commerces de proximité quand cela était possible.

Le deuxième élément, actuel celui-ci, qui pourrait expliquer les difficultés récentes rencontrées par nos magasins bio et locaux, c’est l’inflation et l’incertitude économique mondiale liée à la guerre en Ukraine et les nombreuses fermetures en Chine, principal exportateur mondial de produits transformés. En effet, les produits dits «qualitatifs» pour l’environnement et les producteurs coûtent en moyenne un peu plus cher que dans les grandes surfaces, ce qui est vrai dans l’absolu, mais pas forcément si l’on compare à qualité de produit équivalente. En effet, un kilo de carotte bio et suisse ne coûtera pas plus cher dans petite épicerie locale que dans une grande surface. Par contre le kilo de carotte importé ou produit en agriculture conventionnelle coûtera structurellement moins cher que celui Suisse et bio, c’est logique. Donc difficile de tout mettre sur l’inflation. Même si certains consommateurs peuvent rogner sur leurs dépenses alimentaires, la Suisse est pour l’instant relativement préservée des grandes hausses inflationnistes que l’on peut observer aux Pays-Bas ou les pays de l’est de l’Europe.

Une autre explication qui revient souvent dans les discussions et tables rondes autour de l’alimentation et du commerce en ce moment, c’est le changement d’habitudes des consommateurs après les réouvertures. En effet, en Suisse, la vie a presque entièrement repris son cours normal en ce printemps 2022 et les consommateurs courent de nouveau après le temps, les enfants à l’école, les loisirs. Moins de télétravail, plus d’activités de loisirs, beaucoup de travail à rattraper dans certains secteurs, de plus en plus d’alternatives de livraisons à domicile qui se sont bien développées à cause de la pandémie… mécaniquement, cela fait moins de temps pour aller dans les centres urbains faire ses courses dans les magasins bio.

L’analyse fait sens si l’on s’intéresse uniquement à 2022, mais est complètement à côté de la plaque en dehors. En effet, la clientèle de ce type de commerces est premièrement peu volatile et assez fidèle, portée par un fort sentiment communautaire. Difficile pour eux de renoncer une consommation qu’ils considèrent comme structurelle dans leurs existences et la projection qu’ils se donnent à la société. Deuxièmement, à part le narratif médiatique, la situation était à peu près la même avant la crise sanitaire et ces magasins, bon an mal an, survivaient et se développaient. Donc cette explication a également ses limites.

Si ces trois précédents éléments apportent des pistes de réflexion et peuvent expliquer une partie des difficultés actuelles de ce type de commerce, aucun ne donne des raisons satisfaisantes et structurantes de la situation. Mais il reste un élément d’explication à évaluer, une donnée dont peu de personnes ont conscience et qui pourtant change tout: l’économie d’échelle et la prédation des grandes enseignes. Explications.

Le domaine du bio, durable, vrac, local est resté un marché de niche pendant de nombreuses années. Mais avec la pression de plus en plus grande des médias, des centres d’influence, des politiques et d’une partie certes minoritaire mais de plus en plus grande des consommateurs, les grandes entreprises de la distribution en Suisse se sont mises à proposer de plus en plus ce type de produits dans leurs magasins. Problème, l’offre pour remplir les critères sociaux, géographiques et environnementaux de ces produits est limitée, malgré la transition effectuée par de plus en plus de producteurs au fil du temps. Pour s’assurer l’approvisionnement, les grands acteurs de la distribution passent des contrats d’exclusivité avec les producteurs labellisés. En clair, ils achètent toute la production annuelle et proposent des prix de gros. C’est proprement impossible à réaliser pour nos petits commerçants qui ne peuvent pas rivaliser avec les volumes d’achat et négocier des prix à la baisse, car ne bénéficiant pas de l’économie d’échelle. Pour rappel, l’économie d’échelle, permet, quand on est un acteur économique suffisamment grand, de rationaliser une partie des coûts en diminuant les frais fixes de fonctionnement. Exemple: une grande usine produisant 300 coûtera nettement moins cher en frais fixes que 3 usines produisant 100. Encore faut-il pouvoir construire et rentabiliser une usine qui produit 300.

Et c’est exactement ce que font les grands acteurs de l’alimentation en Suisse, en asséchant le marché et en mettant la pression, directement ou indirectement, sur les petits commerces. Résultat, les consommateurs «éthiques» trouvent dans les étals des supermarchés des produits qui correspondent à leurs critères qualitatifs pour parfois moins cher et de l’autre côté, nos commerces durables sont obligés de revoir à la hausse leurs prix, à cause de la concurrence «déloyale» de grands distributeurs qui augmentent la rareté des produits et donc, augmentent les prix d’achats. C’est l’avantage comparatif des grands distributeurs (nombre de produits, disponibilités, promotions, déplacements) qui est en train de tuer les petits commerçants qui avaient fait des circuits courts leur spécialité.

Quelques voix et mouvements citoyens se lèvent en ce moment pour mettre en place des plans afin de sauver ces épiceries alternatives. Affaire à suivre. 

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Philosophie

Les non-dits du monde multipolaire

Le nouveau contexte mondial en pleine reconfiguration se situe non seulement dans un espace à comprendre, mais aussi dans un temps particulier à reconnaître.

Igor Balanovski
Politique

Venezuela: le retour brutal de la doctrine Monroe

L’enlèvement de Nicolás Maduro par les Etats-Unis constitue une rupture majeure du droit international et un signal géopolitique fort. Derrière l’opération militaire, se dessine le retour assumé de la doctrine Monroe et l’usage décomplexé de la coercition contre les Etats engagés dans la multipolarité.

Hicheme Lehmici
Sciences & Technologies

IA générative et travail: libération ou nouvelle aliénation?

L’avènement de l’intelligence artificielle, en particulier les modèles génératifs comme ChatGPT, semble annoncer une importante transformation de l’économie mondiale. Plus en profondeur, elle questionne le sens même du travail et de notre humanité. Tour d’horizon des enjeux humains, environnementaux et éducatifs de cette révolution numérique.

Jonathan Steimer
Economie

Affrontement des puissances économiques: la stratégie silencieuse des BRICS

Alors que l’Occident continue de penser la puissance à travers les marchés financiers et les instruments monétaires, les BRICS avancent sur un autre terrain: celui des ressources, des infrastructures de marché et des circuits de financement. Sans rupture spectaculaire ni discours idéologique, ce bloc hétérogène participe à une recomposition géoéconomique (...)

Hicheme Lehmici
Politique

Arctique et Grand Nord: la bataille mondiale a bel et bien commencé

La fonte accélérée des glaces transforme la région en nouveau centre névralgique de la puissance mondiale: routes maritimes émergentes, ressources stratégiques et militarisation croissante y attisent les rivalités entre pays. Le Grand Nord — dominé pour l’heure par Moscou — est devenu le théâtre où se redessinent les rapports de (...)

Hicheme Lehmici
Politique

La France est-elle entrée en révolution?

Le pays est devenu ingouvernable et la contestation populaire ne cesse d’enfler. La France fait face à une double crise de régime: celle de la Ve République et celle du système électif. Les Français, eux, réclament davantage de souveraineté. L’occasion, peut-être, de mettre fin à la monarchie présidentielle et de (...)

Barbara Stiegler
Politique

A Lisbonne, une conférence citoyenne ravive l’idée de paix en Europe

Face à l’escalade des tensions autour de la guerre en Ukraine, des citoyens européens se sont réunis pour élaborer des pistes de paix hors des circuits officiels. Chercheurs, militaires, diplomates, journalistes et artistes ont débattu d’une sortie de crise, dénonçant l’univocité des récits dominants et les dérives de la guerre (...)

Jean-Christophe Emmenegger
PolitiqueAccès libre

Pacifistes, investissez dans l’armement!

Le journal suisse alémanique «SonntagsZeitung» n’a aucun scrupule: dans sa rubrique Argent, il recommande désormais, avec un certain enthousiasme, d’acheter des actions dans le secteur de la défense… lequel contribue à la paix, selon certains financiers.

Marco Diener
Economie

La crise de la dette publique: de la Grèce à la France, et au-delà

La trajectoire de la Grèce, longtemps considérée comme le mauvais élève de l’Union européenne, semble aujourd’hui faire écho à celle de la France. Alors qu’Athènes tente de se relever de quinze ans de crise et d’austérité, Paris s’enlise à son tour dans une dette record et un blocage politique inédit. (...)

Jonathan Steimer
Sciences & Technologies

Quand l’innovation vous pousse à mourir

L’innovation est devenue un impératif de survie plus qu’un moteur de progrès. Aucun dirigeant n’incarne mieux cette tension qu’Elon Musk, dont l’écosystème, mêlant voitures, satellites, robots et IA, fonctionne comme une machine à repousser l’effondrement et où chaque avancée devient une dette envers la suivante. Un cas d’école pour comprendre (...)

Tarik Lamkarfed
Politique

La guerre entre esbroufe et tragédie

Une photo est parue cette semaine qui en dit long sur l’orchestration des propagandes. Zelensky et Macron, sourire aux lèvres devant un parterre de militaires, un contrat soi-disant historique en main: une intention d’achat de cent Rafale qui n’engage personne. Alors que le pouvoir ukrainien est secoué par les révélations (...)

Jacques Pilet
Politique

Etats-Unis: le retour des anciennes doctrines impériales

Les déclarations tonitruantes suivies de reculades de Donald Trump ne sont pas des caprices, mais la stratégique, calculée, de la nouvelle politique étrangère américaine: pression sur les alliés, sanctions économiques, mise au pas des récalcitrants sud-américains.

Guy Mettan
Politique

Bonnes vacances à Malmö!

Les choix stratégiques des Chemins de fer fédéraux interrogent, entre une coûteuse liaison Zurich–Malmö, un désintérêt persistant pour la Suisse romande et des liaisons avec la France au point mort. Sans parler de la commande de nouvelles rames à l’étranger plutôt qu’en Suisse!

Jacques Pilet
Politique

Ukraine: un scénario à la géorgienne pour sauver ce qui reste?

L’hebdomadaire basque «Gaur8» publiait récemment une interview du sociologue ukrainien Volodymyr Ishchenko. Un témoignage qui rachète l’ensemble de la propagande — qui souvent trouble plus qu’elle n’éclaire — déversée dans l’espace public depuis le début du conflit ukrainien. Entre fractures politiques, influence des oligarchies et dérives nationalistes, il revient sur (...)

Jean-Christophe Emmenegger
SantéAccès libre

PFAS: la Confédération coupe dans la recherche au moment le plus critique

Malgré des premiers résultats alarmants sur l’exposition de la population aux substances chimiques éternelles, le Conseil fédéral a interrompu en secret les travaux préparatoires d’une étude nationale sur la santé. Une décision dictée par les économies budgétaires — au risque de laisser la Suisse dans l’angle mort scientifique.

Pascal Sigg
Politique

Pologne-Russie: une rivalité séculaire toujours intacte

La Pologne s’impose désormais comme l’un des nouveaux poids lourds européens, portée par son dynamisme économique et militaire. Mais cette ascension reste entravée par un paradoxe fondateur: une méfiance atavique envers Moscou, qui continue de guider ses choix stratégiques. Entre ambition et vulnérabilité, la Pologne avance vers la puissance… sous (...)

Hicheme Lehmici