L’esclavagisme, ce fléau intouchable

Publié le 22 juillet 2019

L’esclavagisme héréditaire n’a pas été criminalisé avant 2015! – © Flickr

Dernier pays au monde à avoir aboli l’esclavage officiellement, la Mauritanie est loin d’aligner la pratique à la théorie. Selon certains médias, 20% de la population de ce pays ouest-africain serait encore réduit en esclavage. Comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement fait son possible pour mettre des bâtons dans les roues de ceux qui luttent contre cette ignominie, selon Voice of America.

La Mauritanie est un espace de contact entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. © Google

M’Barka Mint Yarba connait son nom, mais pas son âge. Née esclave, elle a été libérée mais n’a aucun document de naissance, ni aucun moyen d’obtenir les papiers nécessaires à une inscription à des études ou à une recherche d’emploi. La jeune femme fait partie du nombre impossible à recenser des Haratins (aussi appelés Maures Noirs – ils sont les habitants noirs du Sahara) nés en esclavage. Quant à sa mère, Oulmoulkhair, elle attend depuis huit ans que justice soit faite.

Selon le Global Slavery Index, il est estimé que 90’000, soit 2,1% des Haratins sont encore réduits en esclavage en Mauritanie. Cependant, ces chiffres ne sont que des estimations produites par des ONG. Les rapports de CNN et de la BBC, basés sur des sources locales, indiquent que ce traitement concernerait en fait de 20% de la population. Une population impossible à estimer, puisque le gouvernement n’a pas effectué de recensement depuis des années.

L’histoire de M’Barka Mint Yarba. © VOA

«J’attends toujours justice et réparation, a déclaré Oulmoulkhair. Pour tous les dommages et les pertes que nous avons subis entre les mains de nos maîtres, qui nous ont laissé sans éducation et sans document.» Pour qu’un esclave soit libéré, une plainte officielle doit être déposée contre les «maîtres». Durant toute la période nécessaire à l’enquête, ces derniers n’ont pas le droit de traquer, ni de récupérer leurs esclaves.

Plusieurs organisations locales, comme SOS Esclaves, tentent de lutter contre le problème et de libérer les esclaves encore sous le joug d’un «maître». Mais les démarches prennent en moyenne huit ans et le gouvernement fait de son mieux pour compliquer leur tâche. Selon un rapport du département américain Trafficking in Persons Report, établi en 2018, la Mauritanie n’a enquêté que sur trois cas dénoncés d’esclavagisme héréditaire entre 2017 et 2018.

La Mauritanie a officiellement aboli l’esclavage en 1981, après tous les autres pays. Mais la criminalisation de cette pratique n’a pas été actée avant 2007. Quant à l’esclavagisme héréditaire, qui veut que les enfants d’esclaves soient esclaves eux-mêmes, il n’a pas été criminalisé avant 2015! Vous savez, l’année des attentats de Paris et de Sousse, en Tunisie, du rétablissement des relations américanos-cubaines, de la COP21… Il y a quatre ans!

«Les efforts déployés pour répondre à l’esclavagisme héréditaire restent faibles. Malgré de sérieuses préoccupations quant à la complicité et à la corruption officielles dans les cas d’esclavages, le gouvernement n’a rapporté aucune poursuite judiciaire, ni condamnation en son sein en rapport avec une complicité de trafic d’être humain», rapporte le Trafficking in Persons Report.

Dans son rapport pour les années 2017/2018, Amnesty International a dénoncé l’emprisonnement de trois activistes anti-esclavagistes. A la même période, une délégation de l’ONG a été interdite d’entrer sur le territoire par le gouvernement, qui justifie ses décisions en soulignant l’absence de permis de manifester des activistes qui menaceraient donc la stabilité du pays. On rêve!

Biram Dah Abeid, un activiste anti-esclavagistes, s’est récemment présenté, en vain, aux élections présidentielles mauritaniennes. Emprisonné pendant quatre ans pour son combat, l’homme a dénoncé le traitement dont il a été victime de la part d’un gouvernement qu’il juge corrompu: «J’ai enduré toutes sortes de tortures, et toutes sortes d’obstacles au soutien de mon peuple, au soutien des victimes, a-t-il affirmé. Nous avons besoins de plans qui traitent ces problèmes sociétaux. L’éducation, l’hygiène publique, les logements sociaux. Il y a beaucoup de mesures à discuter autour de la question de l’esclavagisme.»


Pour lire l’article original, c’est par ICI!

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Politique, Société

Léon XIV en Algérie: un pape pour la première fois sur la terre de saint Augustin

Jamais un pape n’a posé le pied en Algérie. Léon XIV le fera les 13 et 14 avril prochains: deux jours, deux villes, Alger et Annaba. Un pape américain en terre d’islam, à l’heure où brûle le Proche-Orient et où les prophètes du choc des civilisations semblent avoir le vent (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Histoire, Philosophie

La philosophie et la haine de la démocratie

Depuis Platon, la philosophie occidentale entretient un rapport ambivalent, souvent hostile, à la démocratie. Derrière l’éloge contemporain de cette dernière se cache une méfiance profonde à l’égard du «dêmos», le peuple, jugé instable, passionnel ou incapable de vérité. Et si la «vraie» démocratie ne pouvait advenir qu’au prix d’une transformation (...)

Barbara Stiegler
Politique

Alexeï Navalny et la grenouille équatorienne

Accusations intempestives, toxines exotiques et emballement médiatique: le scénario des empoisonnements russes se répète inlassablement. Après les cas Markov, Litvinenko ou Skripal, voici l’affaire Navalny, la dernière en date. Pourtant, à chaque fois, les certitudes politiques précèdent les preuves. Entre communication soigneusement orchestrée et zones d’ombre persistantes, une question demeure: (...)

Guy Mettan
Politique

La redevance, le plus injuste des impôts

La campagne démarre dans l’échange tumultueux d’arguments pour et contre l’initiative «200 francs, ça suffit»: les partisans ne voient guère dans quel triste état se retrouvera le paysage médiatique après des coupes massives dans ce service public; les opposants n’entrevoient pas davantage comment le maintien d’une taxe à peine réduite (...)

Jacques Pilet
Economie, Politique, Santé, Philosophie

Nous sommes ce que nous mangeons

Quand une marée de frites surgelées s’échoue sur une plage, on pense immanquablement à l’alimentation industrielle, et ce n’est pas gai. Pas gai non plus le constat que le religieux a de beaux jours devant lui comme outil de domination et de manipulation. Tout ça tandis que, en Mongolie, un (...)

Patrick Morier-Genoud
Economie, Politique, SantéAccès libre

La transparence aurait peut-être permis d’éviter la catastrophe de Crans-Montana

Le label «confidentiel» peut servir à dissimuler des contrôles négligés, des fautes professionnelles et du népotisme, et pas seulement en Valais. Partout en Suisse, le secret administratif entrave la prévention, protège les manquements et empêche les citoyens de contrôler l’action publique.

Urs P. Gasche
Politique

La démocratie se manifeste aussi dans la rue

Lorsque des citoyennes et des citoyens se mobilisent, comme ce fut le cas ces dernières semaines en Suisse, certains responsables politiques dénoncent une menace pour la démocratie. Un renversement sémantique révélateur d’une conception étroite et verticale du pouvoir. Pourtant, ces mobilisations rappellent une évidence souvent oubliée: le pouvoir du peuple (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

La vérité est comme un filet d’eau pur

Dans un paysage médiatique saturé de récits prémâchés et de labels de «fiabilité», l’information se fabrique comme un produit industriel vendu sous emballage trompeur. Le point de vue officiel s’impose, les autres peinent à se frayer un chemin. Pourtant, des voix marginales persistent: gouttes discrètes mais tenaces, capables, avec le (...)

Guy Mettan
Economie

La crise de la dette publique: de la Grèce à la France, et au-delà

La trajectoire de la Grèce, longtemps considérée comme le mauvais élève de l’Union européenne, semble aujourd’hui faire écho à celle de la France. Alors qu’Athènes tente de se relever de quinze ans de crise et d’austérité, Paris s’enlise à son tour dans une dette record et un blocage politique inédit. (...)

Jonathan Steimer
Histoire

80 ans de l’ONU: le multilatéralisme à l’épreuve de l’ère algorithmique

L’Organisation des Nations unies affronte un double défi: restaurer la confiance entre Etats et encadrer une intelligence artificielle qui recompose les rapports de pouvoir. Une équation inédite dans l’histoire du multilatéralisme. La gouvernance technologique est aujourd’hui un champ de coopération — ou de fracture — décisif pour l’avenir de l’ordre (...)

Igor Balanovski
Sciences & TechnologiesAccès libre

Les réseaux technologiques autoritaires

Une équipe de chercheurs met en lumière l’émergence d’un réseau technologique autoritaire dominé par des entreprises américaines comme Palantir. À travers une carte interactive, ils dévoilent les liens économiques et politiques qui menacent la souveraineté numérique de l’Europe.

Markus Reuter
Politique

Un nouveau mur divise l’Allemagne, celui de la discorde

Quand ce pays, le plus peuplé d’Europe, est en crise (trois ans de récession), cela concerne tout son voisinage. Lorsque ses dirigeants envisagent d’entrer en guerre, il y a de quoi s’inquiéter. Et voilà qu’en plus, le président allemand parle de la démocratie de telle façon qu’il déchaîne un fiévreux (...)

Jacques Pilet
Politique

Et si l’on renversait la carte du monde!

Nos cartes traditionnelles, avec le nord en haut et le sud en bas, offrent un point de vue arbitraire et distordu qui a façonné notre vision du monde: l’Afrique, par exemple, est en réalité bien plus grande qu’on ne le perçoit. Repenser la carte du globe, c’est interroger notre perception (...)

Guy Mettan
Politique

En Afrique, à quoi servent (encore) les élections?

Des scrutins sans surprise, des Constitutions taillées sur mesure, des opposants muselés: la démocratie africaine tourne à la farce, soutenue ou tolérée par des alliés occidentaux soucieux de préserver leurs intérêts. Au grand dam des populations, notamment des jeunes.

Catherine Morand
Economie

Où mène la concentration folle de la richesse?

On peut être atterré ou amusé par les débats enflammés du Parlement français autour du budget. Il tarde à empoigner le chapitre des économies si nécessaires mais multiplie les taxes de toutes sortes. Faire payer les riches! Le choc des idéologies. Et si l’on considérait froidement, avec recul, les effets (...)

Jacques Pilet
Sciences & Technologies

La neutralité suisse à l’épreuve du numérique

Face à la domination technologique des grandes puissances et à la militarisation de l’intelligence artificielle, la neutralité des Etats ne repose plus sur la simple abstention militaire : dépendants numériquement, ils perdent de fait leur souveraineté. Pour la Suisse, rester neutre impliquerait dès lors une véritable indépendance numérique.

Hicheme Lehmici