Claude-Inga Barbey, la pandémie comme métaphore

Anna Lietti

Par Anna Lietti · Publié le 23 septembre 2022 · 5 min de lecture

Claude-Inga Barbey, la pandémie comme métaphore
Claude-Inga Barbey dans sa chronique "TOC!" sur le site du Temps, le 29 novembre 2021. - © Le Temps/Youtube

Oui, le dernier recueil de chroniques de Claude-Inga Barbey parle beaucoup de la crise sanitaire. Non, ce n’est pas une raison pour s’en détourner. Car le vrai sujet, c’est comment l’époque alimente notre anxiété, notre sentiment d’impuissance et notre tentation d’abdiquer face au rétrécissement de nos vies.

Fin août, Claude-Inga Barbey faisait salle comble au théâtre Boulimie à Lausanne pour une rencontre avec le public à l’occasion de la sortie de son dernier livre, Poussières du Sahara. A l’heure des questions, une aspirante écrivaine accaparait interminablement la vedette de la soirée avec ses confidences et ses demandes de conseils. Tandis que des spectateurs agacés levaient les yeux au ciel en lâchant des remarques peu amènes, CIB est restée à l’écoute, bienveillante, concentrée, sans donner le moindre signe d’impatience. A l’issue de la soirée, on avait l’impression d’avoir compris quelque chose d’important sur la célèbre chroniqueuse, actrice et dramaturge genevoise: elle a beau dire un tas de gros mots, elle est parfaitement dénuée de méchanceté ou de désir de nuire. Face aux accusations de racisme et de transphobie dont elle a fait l’objet l’an dernier (en cause, deux chroniques vidéo publiées sur le site du Temps), il y avait de quoi réagir comme elle l’a fait: par une stupéfaction totale, qui n’est toujours pas retombée.

Poussières du Sahara réunit des chroniques déjà publiées dans Heidi.news et d’autres, inédites. Les textes ne sont pas datés mais une bonne partie relatent la vie en temps de pandémie. Encore le Covid? D’abord on a un mouvement de recul. Puis on constate que, en véritable auteure, CIB transcende son sujet: ce dont elle nous parle, c’est de la pandémie comme métaphore. De ce moment civilisationnel où nous aurons assisté au rétrécissement de nos vies. Où, en sursautant devant un baiser de cinéma, nous aurons mesuré le basculement de notre rapport à la réalité. Où l’angoisse de la contagion et l’impérialisme algorithmique auront fusionné pour alimenter notre paranoïa, notre méfiance de l’autre et notre tentation d’abdiquer face à l’horizon d’une société de surveillance. C’est drôle, c’est grinçant, c’est restitué avec une précision microscopique. Même si la chroniqueuse-entomologiste donne souvent l’impression d’avoir fumé la moquette avant de se mettre au clavier…

J’écris pour consoler les gens, dit CIB. Son truc d’écrivaine, c’est de se mettre du côté des fragilisés en en faisant des tonnes. Quand, assaillie par l’angoisse de la contagion, elle part dans un délire paranoïaque d’«hydro-alcoolique anonyme» et se met à siffler sa bouteille de désinfectant, elle nous fait mourir de rire. Mais elle traduit aussi parfaitement cette atmosphère d’épaisse anxiété, sans cesse alimentée par de nouveaux sujets de panique, qui met nos psychismes à rude épreuve. Quand elle se complait dans l’évocation de son double menton, de ses acouphènes et de sa condition de femme «vieille, moche, amère et seule» qui n’arrive même plus à ouvrir sa bouteille de San Pellegrino, on se dit qu’elle en rajoute beaucoup. Mais c’est par empathie pour les plus largués, les plus impuissants, ceux vers qui son attention semble naturellement tournée.

Il y a aussi de la colère dans Poussières du Sahara, une colère tantôt sombre, tantôt jubilatoire. L’auteure nous fait bien rigoler en gambergeant sur un futur dystopique où la police des déchets sèmera la terreur et où le citoyen fautif, détecté grâce à son ADN, sera condamné à bouffer ses ordures en place publique. Mais c’est pour mieux dire son indignation face à l’incohérence d’une attitude qu’elle observe jusque chez le plus zélé des écoresponsables: d’un côté, il l’«emmerde pour trois épluchures de carottes», de l’autre il participe sans broncher à l’escalade techno-consommatoire en courant s’acheter le dernier modèle de smartphone. Celui même qui écoutera ses conversations téléphoniques pour ensuite lui enfiler des pubs sur mesure. CIB nous raconte ça à propos de son fils cadet. Mais en le désignant, elle dit son désarroi face à toute une génération, qui semble délibérément aspirer à un racornissement de son libre arbitre. Ça, elle n’en revient pas. «Je suis dépassée», dit-elle.

Mais c’est contre les médias que sa colère est la plus vive. On va dire: normal, elle est amère, son divorce avec Le Temps a été douloureux. N’empêche: nous avons tous vécu ce moment de perplexité en constatant que, du jour au lendemain, la catastrophe sanitaire, après avoir éclipsé un temps la catastrophe climatique, avait disparu de nos radars pour faire place à la catastrophe humanitaire de la guerre en Ukraine. Et que dans tout ça, plus personne ne parlait des migrants en Méditerranée, qui continuent pourtant allègrement à se noyer dans l’indifférence générale.

Il y a quelque chose de pourri dans cette «surenchère de mots terribles» dit CIB, dans ce régime médiatique qui semble fonctionner par rouleaux compresseurs successifs. Quelque chose qui alimente notre désarroi, notre culpabilité et notre sentiment d’impuissance. Comment faire autrement? La question n’est pas simple. Claude-Inga Barbey n’a pas la réponse. Elle en appelle seulement à la désobéissance avec un humour féroce, une imagination sans entraves et un talent littéraire considérable.

Ils ne sont pas légion les auteurs capables de consacrer cinq pages au non-événement absolu qu’est l’attente d’un train sur un quai de gare. Il est vrai que cette chronique-là s’achève sur un coup de théâtre mélodramatique: l’homicide involontaire d’un pigeon en situation de handicap. L’auteure, effondrée, avoue avoir jeté sur les rails un mégot que le volatile a pris pour un morceau de pain. «Fumer tue. C’est donc vrai. (…) Le danger n’est pas toujours là où on l’attend.»


«Poussières du Sahara», Claude-Inga Barbey, Editions Favre, 189 pages.

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