Alléger la bureaucratie: à la tronçonneuse ou au sécateur?

Publié le 31 janvier 2025

D’un côté le président argentin Javier Milei et sa tronçonneuse, de l’autre la taille plus subtile du sécateur. (Photomontage) – © Shutterstock

Couper dans l’appareil d’Etat! Elle court, elle court, cette rengaine. Avec vacarme aux-Etats-Unis de Trump. Sur des tons divers partout en Europe. En Suisse aussi. Pas seulement dans les partis de droite et du centre. A la tronçonneuse comme s’en vante l’Argentin Milei? Ou avec le savoir du vigneron qui taille la vigne pour améliorer le vin?

On est curieux de voir comment s’y prendra Ursula von der Leyen qui vient d’annoncer que la Commission européenne va appeler à une réduction «sans précédent» de la bureaucratie pour stimuler l’économie de l’Union ces cinq prochaines années. Comme un applaudissement aux harangues de Trump qui pourtant boude la puissante présidente, au grand regret de cette atlantiste pur jus. Le «Simplification Omnibus», c’est le nom du projet, doit être sur les rails le 26 février. On ne sait pas au juste où il va mais il partira à l’heure.

En Suisse? Depuis des années des voix s’élèvent pour simplifier et si possible réduire le coût du fonctionnement de la Confédération. L’administration a dit maintes fois s’y efforcer. Les résultats ne sautent pas aux yeux. En fait ses effectifs ne cessent d’augmenter. Plus que dans la moyenne des pays de l’OCDE, plus que dans les entreprises privées. Dernière révélation en date: tous les départements produisent une abondance de podcasts que presque personne n’écoute! Au niveau des cantons et des communes, la tendance générale va dans le même sens. Les postes de «communicants» prolifèrent. Sans doute plus nombreux maintenant que les journalistes.

Faut-il dès lors s’inspirer des méthodes de Javier Milei? Comme les centaines d’ultralibéraux accourus pour l’entendre à Zurich, le conseiller national Philippe Nantermoz se pâme devant l’oiseau excité. Pas de panique, il ne sera pas suivi dans cet enthousiasme destructeur. On a encore un peu de jugeote à Berne. On y connaît les chiffres argentins, pas seulement ceux du succès, ceux aussi de la plongée dans la misère pour la moitié de la population.

Qu’il y ait cependant de sérieux efforts à faire dans toutes les entités publiques, la plupart des citoyens et citoyennes n’en doutent pas. Pas sûr qu’ils se laissent bercer par les promesses de «simplifications réglementaires», de «dématérialisation», de «transparence et accessibilité». 

Cent trente millions pour le nouveau bâtiment de la RTS!

Un exemple concret et trop peu discuté: l’énorme bâtiment de la RTS en construction à Dorigny, à côté de l’EPFL. Avec notamment deux grands studios, l’un pour la TV de 500 m2, l’autre pour la radio de 200 m2. Coût des constructions: 130 millions, sans compter les équipements techniques. A l’heure où la technologie permet du matériel plus léger, plus souple, plus mobile, donc plus proche des gens, il a donc été choisi la concentration, loin d’un centre-ville. L’un n’empêche pas l’autre, jurent les responsables. OK mais à quel prix? Cela en un temps où la nécessité d’économies va jusqu’à supprimer le journal du soir sur la Première! Sans toucher bien sûr aux étages et sous-étages d’une hiérarchie nombreuse et compliquée. 

Le projet rend furax les Genevois, attachés à leur imposante tour, où d’ailleurs, heureusement, des studios subsisteront. La campagne pour la redevance sera dure au bout du lac. Et pas là seulement si l’on pense que le passage exclusif au DAB pour la radio fait manifestement chuter le nombre des auditeurs. Un quart en moins depuis le 1er janvier, semble-t-il. Un tiers des voitures n’étant pas équipé. Les vieux accrochés à leur transistor d’hier ne sont pas pressés d’acheter un nouvel appareil ou de tout écouter sur leur portable. Ce qui ne trouble en rien la sérénité du «chef des opérations» de la SSR, certain que l’audience remontera.

Cette innovation dont on se demande quel avantage elle apporte illustre un état d’esprit chez les grands patrons des entités publiques. Sûrs d’eux, convaincus d’incarner la modernité, indifférents aux déboires. Dans le privé, on doit penser un peu plus au client qui accepte de payer ou pas. A la RTS, on n’a pas ce souci, l’abonnement est obligatoire. Ce qui en fait, quoi qu’on dise, une radio et une télévision d’Etat. 

Le syndrome de «l’enfermement bureaucratique»

Les petits et grands chefs du secteur public, dans une position plutôt confortable, peuvent être menacés – pas tous! – par le syndrome de ce que l’on pourrait appeler l’enfermement bureaucratique. Dans l’affirmation tranquille de leur pouvoir. Plus attachés à faire tourner la machine qu’à s’interroger sur son efficacité. Souvent éloignés du quotidien des salariés du privé, des simples gens. Pour preuve, les plans de «rationalisation» de La Poste qui ferment des centaines de guichets au risque de saigner un peu plus des villages et des régions déjà à l’écart. Le blabla qui se veut moderniste des responsables de cette décision ne convainc ni ne rassure. Certes, quand le public manifeste son mécontentement, les responsables sont mis sur la sellette, mais en-dessous, le matelas bureaucratique amortit les critiques.

Il existe des cours pour apprendre à tailler subtilement la vigne pour en tirer le meilleur tout en la soignant. Dommage qu’il n’en existe pas pour les grands manitous appelés à réviser la fonction publique. 

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