Publié le 2 février 2021

Tant de pannes, et l’une d’elles dont on parle peu. Qui touche à peu près tout le monde au plus profond. Celle des élans brisés. – Edvard Munch, Melancholy, 1893. © Munch Museum / The Anatheum

Le coup de massue n’est pas spectaculaire. Les rues sont tristes, il est vrai, mais «après tout, ces mesures, ce n’est pas si terrible», murmure-t-on. Surtout chez ceux dont le salaire ou la rente tombent comme d’habitude. La détresse de ceux qui ont perdu, craignent de perdre leur emploi ou leur petite entreprise ne se voit pas. On en parle un peu, et on replonge vite dans le vacarme anxiogène. On se dit «c’est ainsi, ce doit être ainsi». La jeunesse elle-même ne bronche pas alors qu’on la dit déprimée, privée de ses plaisirs, mal prise dans ses études, avec toutes les raisons de s’inquiéter pour son avenir.

Tant de pannes, et l’une d’elles dont on parle peu. Qui touche à peu près tout le monde au plus profond. Celle des élans brisés.

A part quelques champions de l’énergie et de la créativité (on n’a pas tous la pêche d’Elon Musk), qui a encore envie de se projeter dans le futur, de faire des plans, d’entreprendre? Personne ne peut croire que dans un, deux ou trois ans, tout reviendra comme avant. Des changements, pour le meilleur et pour le pire, modifieront durablement le fonctionnement de la société. Mais lesquels? Jusqu’à quel point? Dans cette incertitude, comment imaginer les rebonds, les fenêtres nouvelles?

Ces questions ont de quoi tarauder les jeunes qui cherchent leur voie. Mais aussi toute une frange de la population déjà larguée, dans la restauration, l’hôtellerie, le petit commerce, le voyage, le divertissement, la culture. Des secteurs pour une part déjà fragilisés auparavant et pour qui la crise sera, dans bien des cas, le coup de grâce.

Certes des aides tombent du ciel étatique. Il en faudrait plus, beaucoup plus, entend-on. Sans doute. Mais pour combien de temps encore? La Suisse est un pays riche, avec des réserves financières considérables, la capacité de s’endetter encore et encore. Tant mieux. Mais sur quelle perspective d’avenir débouche cette politique?


Lire aussi: De grâce, redressons la tête!


En fait tous les Européens en sont là. A attendre le salut d’en haut, de leurs autorités implorées de se montrer généreuses. Les dirigeants qui osent mettre un bémol à ces demandes sont désignés comme des grincheux. Certains, il est vrai, sont des grippe-sous publics. Mais comment ne pas voir qu’il faudra autre chose pour relancer la machine après le décrochage? Quoi? Des élans individuels et collectifs. Alors que les individus sont plutôt en train de ratatiner leur horizon. Alors que les collectivités publiques restreignent les plans élaborés dans l’euphorie d’hier.

Les pouls ralentissent. Pas en Asie cependant où la vitalité, la foi dans la reprise, la soif de prospérité restent intactes. Pas en Afrique où l’on lutte pour la survie au quotidien. Pas en Amérique où la mentalité des pionniers n’a pas disparu. Serait-on face à un mal de civilisation sur notre Vieux-Continent? Un mal qui ne date pas d’hier mais qui prend une tournure particulière, une forme d’asthénie doublée d’un immense besoin de protection.

L’entrepreneur et chroniqueur au Figaro, professeur à Sciences Po, Mathieu Laine, va jusqu’à titrer son récent ouvrage (aux Presses de la Cité): Infantilisation. Une ode à la responsabilisation individuelle. «La bureaucratie, écrit-il, est ainsi devenue, pour notre Bien, une Big Nanny tutélaire et tentaculaire maternant jusqu’à l’absurde le moindre de nos gestes… Si personne ne conteste la nécessité d’intervenir face à un tel péril, c’est la manière dont on nous a parlé, la façon dont on a pu si facilement verrouiller nos vies qui interrogent. Car nous n’avons pas seulement été dociles. Nous sommes de plus en plus nombreux à avoir «besoin» d’être pris en charge, d’être bercés, protégés, y compris contre nous-mêmes. L’infantilisation est un poison lent.» Et de citer le Père Ubu, imaginé il y a plus de cent ans par Alfred Jarry: «Gare à qui ne marchera pas droit!». Et pan! «Chacun de nous est désormais appréhendé comme un malade putatif et un criminel en puissance.»

Commencer redresser la tête? Sûrement pas par de puériles criailleries. Par l’action politique. Mais il faut pour cela un effort personnel. Une piste? Pour secouer l’asthénie, élargir le regard. Où sont passés les objectifs «grand angle» à la télé? A force de suivre les événements au jour le jour, l’avalanche des chiffres, les rafales d’ordres, on s’abrutit. S’arrêter un moment et penser à l’histoire peut-être. Aux vagues d’épidémies qui ont ravagé le monde et qui furent vaincues par la science. Chez nous on mourait encore de la tuberculose dans les années 50. Et elle tue encore là où la médecine fait défaut. Remonter des images… Errant dans les ruines des villes détruites par la guerre, les rescapés, les femmes en particulier, qui se retrouvaient seules avec les enfants, auraient eu toutes raisons de déprimer. Au lieu de quoi, les survivants ont brassé les pierres, reconstruit les maisons, les entreprises, leurs vies. Et ces pays brisés se sont redressés. Cela dit juste pour retrouver le sens des proportions.

Il est vrai que la casse des élans, aujourd’hui, pose d’autres questions. Une civilisation qui a réussi à préserver assez bien son idéal démocratique et gagné une prospérité remarquable même si l’on en connaît les failles, un monde qui a connu un tel confort, une telle prolongation de l’espérance de vie, a toutes les peines à imaginer un autre avenir, à fouetter ses énergies. A la différence des Asiatiques mus par un formidable désir de revanche sur le passé et sur la misère. D’où surgira le récit fondateur propre à nous donner des fourmis dans les jambes et les méninges?

Prenez garde à vous, nous disent aimablement les amis. Disons plutôt: prenons garde à nous tous, à notre avenir. La narcose partielle qui nous est imposée — non sans raisons — peut avoir des effets secondaires. Dont la perte du goût! Non pas celle typique de la fameuse maladie, mais la perte du goût de la liberté. Celle-ci exige la vivacité de nos têtes. Ne les laissons pas s’embrumer dans les médications rassurantes de l’Etat-nounou.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

PolitiqueAccès libre

Blocus total de Cuba: quid du droit international?

Le blocus américain contre Cuba, qui dure depuis plus de six décennies, s’est intensifié début 2026, avec une pression maximale visant l’effondrement énergétique de l’île. Ces sanctions draconiennes plongent la population dans la misère et l’exposent à une grave crise humanitaire. Des juristes internationaux dénoncent ouvertement cette situation. Les médias, (...)

Urs P. Gasche
Sciences & Technologies

Le marché de l’IA stagne face à son angle mort: la gouvernance de l’usage

Si l’intelligence artificielle gagne en puissance, la valeur qu’elle génère ne suit pas toujours la même trajectoire. Non pas parce que la technologie plafonne, mais parce que nos usages, nos cadres mentaux et notre gouvernance tardent à évoluer. Entre complémentarité humain-machine, littératie numérique et enjeux économiques, une question s’impose: et (...)

Igor Balanovski
Economie, Politique

Affaire Epstein: trois millions de documents lèvent le voile sur un système financier opaque

La publication massive d’archives par le Département de la Justice américain relance l’affaire Jeffrey Epstein bien au-delà du seul volet sexuel. Réseaux bancaires suisses, flux financiers suspects, proximités politiques et soupçons de liens avec des milieux du renseignement: ces millions de pièces dessinent le portrait d’un dispositif d’influence tentaculaire dont (...)

Martin Bernard
Economie, Politique, SantéAccès libre

La transparence aurait peut-être permis d’éviter la catastrophe de Crans-Montana

Le label «confidentiel» peut servir à dissimuler des contrôles négligés, des fautes professionnelles et du népotisme, et pas seulement en Valais. Partout en Suisse, le secret administratif entrave la prévention, protège les manquements et empêche les citoyens de contrôler l’action publique.

Urs P. Gasche
Politique

Sourire en coin

A Davos, Donald Trump n’a pas seulement multiplié les provocations: il a surtout mis à nu le désarroi des dirigeants européens, qui feignent aujourd’hui la surprise face à un rapport de force qui ne date pourtant pas d’hier. Car si le spectacle est nouveau, la dépendance de l’Europe, elle, ne (...)

Jacques Pilet
Economie, PolitiqueAccès libre

Une Allemagne brisée: l’Europe face à son suicide économique

En 2026, l’Allemagne affronte une crise industrielle profonde qui dépasse le simple cycle économique. La première économie européenne paie l’empilement de choix politiques ayant fragilisé son appareil productif, sur fond d’énergie coûteuse, de pressions géopolitiques et de transition verte mal conçue. L’UE est désormais confrontée à ses contradictions.

Michel Santi
Politique

L’Europe devrait renouer avec l’Afrique sans discuter

A force de crises et de maladresse diplomatique, l’Europe a laissé s’éroder son influence en Afrique. Celle-ci est pourtant un partenaire clé pour l’avenir européen. Tandis que la concurrence s’impose sur le continent, Bruxelles et ses Etats membres amorcent un timide réajustement. Mais pour renouer avec des partenaires africains lassés (...)

Guy Mettan
PolitiqueAccès libre

Colonialisme danois

Les Européens s’agitent, effarés, devant la menace d’annexion du Groenland par les USA. Mais qu’en pensent les habitants de cette île, la plus grande du monde, plus proche de l’Amérique que de l’Europe? Ils ne portent pas le Danemark dans leur cœur. Et pour cause. Ils n’ont pas oublié les (...)

Jacques Pilet
Sciences & Technologies

IA générative et travail: libération ou nouvelle aliénation?

L’avènement de l’intelligence artificielle, en particulier les modèles génératifs comme ChatGPT, semble annoncer une importante transformation de l’économie mondiale. Plus en profondeur, elle questionne le sens même du travail et de notre humanité. Tour d’horizon des enjeux humains, environnementaux et éducatifs de cette révolution numérique.

Jonathan Steimer
Economie

Affrontement des puissances économiques: la stratégie silencieuse des BRICS

Alors que l’Occident continue de penser la puissance à travers les marchés financiers et les instruments monétaires, les BRICS avancent sur un autre terrain: celui des ressources, des infrastructures de marché et des circuits de financement. Sans rupture spectaculaire ni discours idéologique, ce bloc hétérogène participe à une recomposition géoéconomique (...)

Hicheme Lehmici
PolitiqueAccès libre

Pacifistes, investissez dans l’armement!

Le journal suisse alémanique «SonntagsZeitung» n’a aucun scrupule: dans sa rubrique Argent, il recommande désormais, avec un certain enthousiasme, d’acheter des actions dans le secteur de la défense… lequel contribue à la paix, selon certains financiers.

Marco Diener
Economie

La crise de la dette publique: de la Grèce à la France, et au-delà

La trajectoire de la Grèce, longtemps considérée comme le mauvais élève de l’Union européenne, semble aujourd’hui faire écho à celle de la France. Alors qu’Athènes tente de se relever de quinze ans de crise et d’austérité, Paris s’enlise à son tour dans une dette record et un blocage politique inédit. (...)

Jonathan Steimer
Sciences & Technologies

Quand l’innovation vous pousse à mourir

L’innovation est devenue un impératif de survie plus qu’un moteur de progrès. Aucun dirigeant n’incarne mieux cette tension qu’Elon Musk, dont l’écosystème, mêlant voitures, satellites, robots et IA, fonctionne comme une machine à repousser l’effondrement et où chaque avancée devient une dette envers la suivante. Un cas d’école pour comprendre (...)

Tarik Lamkarfed
Politique

Bonnes vacances à Malmö!

Les choix stratégiques des Chemins de fer fédéraux interrogent, entre une coûteuse liaison Zurich–Malmö, un désintérêt persistant pour la Suisse romande et des liaisons avec la France au point mort. Sans parler de la commande de nouvelles rames à l’étranger plutôt qu’en Suisse!

Jacques Pilet
Politique

Les BRICS futures victimes du syndrome de Babel?

Portés par le recul de l’hégémonie occidentale, les BRICS — Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud — s’imposent comme un pôle incontournable du nouvel ordre mondial. Leur montée en puissance attire un nombre croissant de candidats, portés par la dédollarisation. Mais derrière l’élan géopolitique, l’hétérogénéité du groupe révèle des (...)

Florian Demandols
Culture

La France et ses jeunes: je t’aime… moi non plus

Le désir d’expatriation des jeunes Français atteint un niveau record, révélant un malaise profond. Entre désenchantement politique, difficultés économiques et quête de sens, cette génération se détourne d’un modèle national qui ne la représente plus. Chronique d’un désamour générationnel qui sent le camembert rassis et la révolution en stories.

Sarah Martin