Les fortunes de Daniel Kretinsky

Publié le 25 juin 2020

Daniel Kretinsky, 44 ans et troisième fortune tchèque, place ses pions sur le marché de l’énergie et dans la presse française. De quoi inquiéter? Un livre-enquête fait son portrait. – © Stanislav Krupar

Un jeune milliardaire venu de l’Est débarque en France et s’intéresse de près à la presse et à l’énergie. Il n’en faut pas plus pour susciter craintes, paranoïas et rumeurs sur les intentions de ce mystérieux «Mister K». Un livre-enquête éponyme, bien informé et très documenté, lève le voile sur l’homme, ses petites et grandes affaires.

Au printemps 2018, le monde de la presse française s’est découvert un nouvel acteur. Alors que certains peinaient encore à orthographier et à prononcer son nom, Daniel Kretinsky, 44 ans, avocat, homme d’affaires et troisième fortune de République Tchèque, entrait au capital du journal Le Monde. Au cœur des remous que cette entrée fracassante n’a pas fini de provoquer, le journaliste de Libération Jérôme Lefilliâtre a décidé d’enquêter sur cette figure, moins sulfureuse qu’il n’y parait, et de rencontrer l’homme par qui le scandale est arrivé de l’Est. 

A la tête et actionnaire majoritaire de la société EPH, qui donne dans l’énergie (gaz, charbon, nucléaire, réseaux, distribution, septième producteur d’électricité en Europe), Daniel Kretinsky est aussi présent dans la grande distribution où il possède des parts dans Casino, le groupe Metro ou encore la chaine de magasins Foot Locker. Mais son secteur d’activités qui suscite le plus de commentaires en France, ce sont les médias. Patron d’un grand groupe de presse tchèque, présent en Belgique, aux Pays-Bas et en Irlande, nouant des contacts en Italie, il a récemment racheté la licence d’exploitation du magazine Elle et d’une poignée d’autres à Arnaud Lagardère, il lorgne sur TF1 et est aussi le propriétaire de Marianne, à la tête duquel il a nommé la journaliste souverainiste Natacha Polony. 

A Prague, il est aussi populaire (et un peu raillé) en tant propriétaire du club de football de la ville, le Sparta Prague, qui ne brille pas par ses performances sportives. 

Thé vert, jus d’orange et François Truffaut

Voilà pour la carte de visite. L’avantage de l’enquête de Jérôme Lefilliâtre sur les autres papiers déjà parus ici ou là est de nous faire voir de près un homme décrit comme discret et mystérieux, «qui se montre peu, qui parle peu, mais qui va très vite». 

Fils d’une professeure de droit constitutionnel et d’un professeur d’informatique, Daniel Kretinsky grandit en Tchécoslovaquie communiste et maîtrise le français, grâce à de fréquents séjours en Alsace, en Bretagne, et un semestre à l’université de Dijon. Ses collaborateurs décrivent un homme très rationnel, de sang-froid, qui donne peu dans le sentimentalisme mais passionné par son travail, épris d’un besoin compulsif d’investir. 

Jérôme Lefilliâtre l’a rencontré dans ses bureaux de Prague, un peu clinquants et situés rue Pariszka, le quartier chic des boutiques de luxe. Les deux entretiens successifs que «Mister K» a accordés au journaliste se déroulent en français. L’homme laisse tomber la veste et s’affiche comme un manager moderne, proche de ses équipes. Il bavarde aisément, de tout et de rien, carbure au thé vert et au jus d’orange pressé, veut donner l’impression d’un monsieur-tout-le-monde. Un homme qui conduit lui-même son break Audi, paie ses amendes, est incapable de dépenser 2000 euros dans une bouteille de vin. Passionné de peinture, au moment des entrevues il révèle avoir fait l’acquisition d’un «tableau austère» de Lucas Cranach l’Ancien. Il lit Schopenhauer et connait chaque réplique du Dernier Métro de François Truffaut, «vu trente ou quarante fois». 

«L’ami du Kremlin»

D’où vient, alors, la méfiance qu’ont suscité son entrée au capital du quotidien du soir et ses acquisitions successives en France? 

Certaines piques ont particulièrement blessé Daniel Kretinsky. «L’ami du Kremlin» a titré Le Canard Enchaîné. «Un plouc de l’Est manipulé», tel s’est-il senti considéré. Pourtant, ses liens supposés avec Vladimir Poutine ou avec un quelconque cercle d’influence russe ne sont absolument pas fondés. Aucun fait ne vient l’étayer et Kretinsky lui-même réfute ces accusations avec force et calme. «Xénophobie», résume-t-il. «Ignorance et arrogance française», tempère Jérôme Lefilliâtre.

«Ceux qui espéraient lire le portrait d’une brute patibulaire venue du Grand Est seront déçus.»

Toujours est-il que, comme à l’accoutumée, sa rapidité a surpris. 

«Il donne l’impression d’opérer un raid programmé» commente l’auteur. Si Kretinsky admet que l’opération était peut-être un peu rapide, précipitée par une indiscrétion du Premier ministre tchèque Andrej Babis, il s’étend volontiers sur ses convictions politiques. Proche du parti libéral-conservateur ODS en République Tchèque, il se définit comme un libéral, très favorable à l’Union Européenne et au marché commun. Il fait en revanche peu de cas de l’écologie. Kretinsky dit apprécier Emmanuel Macron, qu’il n’a jamais rencontré, et se pose avant tout en anti-populiste. 

Les journalistes dont le titre a été approché ou racheté par l’homme d’affaires, en France du moins, ne se plaignent d’aucune forme de pression ou de suggestion sur la ligne à adopter. Tout juste le féminin Elle a-t-il vu sa pagination augmentée. Par ailleurs – la nouvelle est tombée quelques semaines après la parution du livre, qui pose, entre autres, la question de l’encadrement de la propriété dans les médias – le bras droit de Daniel Kretinsky en France, Denis Olivennes, vient d’être nommé à la direction de Libération. Le débat est relancé. 

Il est indéniable que des scandales, de corruption, de trafics d’influence, d’évasion fiscale, ont éclaboussé l’entourage proche du milliardaire en Tchéquie et en Slovaquie, composé des sulfureux hommes d’affaires Petr Kellner (son actuel beau-père), Patrik Tkac, Martin Roman… D’une manière générale, le marché de l’énergie n’est pas un milieu d’enfants de chœur. Et pour y faire des affaires, il vaut mieux cultiver une certaine proximité avec les politiques. Rien de plus, souligne Kretinsky: vraiment pas de quoi en faire l’homme de paille de la Russie ou de l’illibéralisme centre-européen.

Les ambitions de Daniel Kretinsky sont grandes, et toutes tournées vers l’Ouest du continent. Il lorgne désormais le numéro un de l’électricité en France et en Europe, EDF, et rêve de créer un gigantesque groupe médiatique européen pouvant faire concurrence aux géants de la tech américains, les plus grands ennemis de la presse selon lui. A la lecture de l’enquête de Jérôme Lefilliâtre, qui livre de riches détails sur ses affaires, sa manière d’opérer, son ascension fulgurante et ses relations, on aurait envie de lui faire confiance. Citant une source diplomatique qui suit de près l’itinéraire du milliardaire, l’auteur conclut: «Il va falloir s’habituer à Kretinsky».



La Suisse l’intéresse aussi: Kretinsky a racheté les médias codétenus par Axel Springer et Ringier pour 170 millions d’euros. «Il a chez Ringier l’image d’un homme honnête et élégant», assure Jean-Clément Texier, banquier et conseiller du groupe. «Après la vente nous n’avons reçu aucune plainte des journalistes, sinon celle qu’ils ne voyaient pas beaucoup le nouveau patron». 



Jérôme Lefilliâtre, Mister K. Petites et grandes affaires de Daniel Kretinsky, Le Seuil, 288 pages, mars 2020.

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