La restitution d’oeuvres d’art africain ravive les ambiguïtés d’une relation inéquitable

Publié le 14 janvier 2019

Une aquarelle représentant les différents niveaux du Maris-Séraphique. Sur l’entre-pont s’entassaient les esclaves. – © Dessin de rené Lhermitte, 1770.


Amy Niang, University of the Witwatersrand


J’ai été très intriguée de tomber sur une exposition sur le navire La Marie Séraphique au Musée de l’Or à Bogota. C’est que depuis quelques années, la Colombie, tout comme d’autres pays de l’Amérique latine, tente de revisiter l’histoire de l’esclavage à l’aune de l’émergence de mouvements qui luttent pour la reconnaissance des droits des Afro-colombiens. L’exposition retrace le parcours du navire négrier nantais entre le 1er Mai 1768 et le 27 Juin 1969 alors qu’il transportait 315 esclaves africains entassés dans des conditions inhumaines, retournant en Europe avec à bord le profit de leur vente et un ravitaillement en café et sucre. Avec 4’350 expéditions répertoriées, la France fut la 4e puissance esclavagiste entre les XVIIe et XIXe siècles. Le port de Nantes était responsable de 40% de ce trafic avec pour cadre législatif le Code Noir.

Ce contexte peut servir de tableau de fond au débat actuel sur la restitution des artefacts africains à leurs pays d’origine. La question de la restitution repose directement et plus globalement celle du pillage humain, économique et culturel dont l’Afrique a fait, et continue d’ailleurs de faire l’objet. Cela devrait donc être le début d’un débat, et non pas une réponse définitive.

Des objets rituels de première importance

Parmi les dizaine de milliers d’objets concernés, certains aujourd’hui exposés au Musée du Quai Branly, on trouve des objets pillés au palais de Dongsoume lors de la guerre française contre Béhanzin, roi du Dahomey, en 1892. On trouve également des objets rapportés par Griaule et son équipe. En 1930, Marcel Griaule et un groupe d’ethnologues entreprennent de parcourir l’empire français à la bonne vieille manière des explorateurs-pionniers.

L’expédition Mission ethnographique et linguistique Dakar-Djibouti fait l’objet d’une loi spéciale (loi du 31 mars 1931) et de dotations importantes et sans précédent dans l’histoire de la recherche en France, avec des contributions généreuses aussi bien publiques que privées.


Les membres de la mission Dakar-Djibouti avant le départ. De gauche à droite: Schaeffner.
Quai Branly

La mission était chargée de documenter la vie, d’archiver des connaissances sur les peuples africains, et surtout d’amasser des artefacts. Ces objets ont souvent servi– et servent encore –à des rituels et dans la vie quotidienne des peuples qui les ont fabriqués. Ils représentent des aspects de pratiques culturelles qui ont souvent été interrompues et l’énergie qui les animait étouffée. Leur importance rituelle et esthétique excède largement l’espace clos d’un musée fut-il le plus avant-gardiste.

Michel Leiris, qui a participé à l’expédition de 1931, décrit par le menu les «sacrilèges» parfois commis pour arracher leur «butin» à des populations affolées. La mission, présentée comme un projet «pacifique», humanitaire et scientifique, a cependant servi à la fois de justification à l’expropriation, la subjugation de groupes culturels sur la base d’une instrumentalisation des connaissances récoltées au sujet de ces mêmes peuples et leurs modes de vie.

Le prétexte de la «mission civilisatrice»

Dans le débat actuel, l’argument de «capacité» des musées et institutions de préservation africains attribue une incompétence culturelle à un groupe racialisé. Les africains n’auraient en effet ni les facultés humaines ni la sensibilité esthétique pour apprécier des objets qu’ils ont eux-mêmes fabriqués encore moins de les préserver, ils doivent donc en confier la garde à ceux qui savent les valoriser.

Ces objets–du reste archives d’une relation violente et problématique – et les peuples et cultures qui les ont produit ont servi au projet moderniste européen. Ils représentent l’extraction d’un labeur à la fois physique, intellectuel et culturel. Comme le dit si bien Valentin Mudimbe, les cultures et peuples africains ont toujours servi de matière première à la mission civilisatrice occidentale.

La réparation, une question d’actualité

La question de la réparation n’est pas un vieux problème mais un problème du monde d’aujourd’hui. L’Afrique d’aujourd’hui appartient aux multinationales occidentales et à leurs complices africains. La grande majorité des africains ne se retrouvent plus dans leur continent. Ils ne maîtrisent plus ni leur espace, ni d’ailleurs les outils, lois, traités et transactions qui conditionnent le cadre de leur vie. Ils vont alors «chercher vie» ailleurs.

Le schéma de permissivité est resté le même depuis des siècles. L’Afrique fournit du café, du cacao, de l’or, du diamant, de l’uranium, du coltan, du cuivre, du pétrole, du gaz naturel, des pierres précieuses, du bois et des bras jeunes, forts, et bon marché.

La migration des jeunes africains en Europe n’est pas un phénomène extérieur à l’Europe. Au contraire, elle fait partie intégrante du système économique et des transactions politiques qui régissent les relations entre l’Afrique et l’Europe, des côtes ouest-africaines vidées de leur poisson par la pêche industrielle illégale aux guerres instrumentalisées au Congo et ailleurs. La complicité de l’élite gouvernante africaine a toujours été le pendant de ce pillage.

Selon WikiLeaks West Africa, une poignée de multinationales cotées au London Stock Exchange et présentes dans 37 pays d’Afrique contrôleraient entre elles l’équivalent d’un $1 trillion des ressources africaines.

Rapatrier ces œuvres sans adresser les conditions dans lesquelles elles ont été pillées – et donc le colonialisme – n’aurait pas de sens. La France a été très près de voter une loi pour faire l’apologie de la colonisation en 2005, car le passé colonial engage des constantes du présent français dont les manifestations les plus tenaces restent le racisme anti-noir, la relation malsaine entre la France et l’Afrique francophone – autant de questions qui sont évacuées mais qui montrent que le passé colonial et le présent national sont éminemment imbriqués.

Il n’est pas sûr par ailleurs que la présence de ces objets ait permis une appréciation du génie et des richesses culturelles africaines, mais plutôt de conforter l’Occident dans sa «connaissance» de peuples qu’il a longtemps exotisés et dominés. Il y a en effet un paradoxe entre la fascination qu’exercent ces objets sur l’Occident et la présence souvent indésirable des africains en Europe.

Que des personnes trouvent controversée ou même «intenable» l’idée de restitution témoigne du refus d’appréhender la décolonisation comme une nécessité qui s’impose aussi bien aux anciennes colonies qu’aux anciens colonisateurs.

Ce qui fait l’unanimité dans le cas des œuvres pillées par les nazis, fait l’objet de controverses quand il s’agit d’artefacts africains.

L’Europe a toujours rechigné à aborder la question de réparations ou dédommagements en faveur de l’Afrique. Ce ne sont pourtant pas les précédents qui manquent. Haïti a versé une indemnité aux colons français, en réalité une rançon à l’indépendance, à partir de 1825, après l’abolition de l’esclavage. La Grande Bretagne a payé des dédommagements en faveur des Mau Mau. L’Allemagne continue de verser des indemnités aux victimes de la Shoah, le geste le plus récent est le plan de dédommagement de 25’000 juifs vivant à travers le monde et qui auraient vécu en Algérie entre 1940 et 1942 et victimes du régime de Vichy allié des nazis. D’après la Claims Conference, créée en 1951, l’Allemagne aurait versé plus de 70 milliards de dollars a plus de 800 000 victimes de l’Holocauste. La même Allemagne pourtant refuse de reconnaître le génocide de près de 100’000 Herero et envisage encore moins des dédommagements en faveur de ce peuple.

Une initiative récente est l’indemnisation par la France de victimes américaines de la Shoah en 2015 à hauteur de 60 milliards de dollars. Cette indemnisation va bénéficier à des victimes non-françaises qui furent déportées et elle vient compléter le dispositif d’indemnisations en place depuis 1946. Ces différentes initiatives n’ont ni la même valeur historique ni la même portée juridique et morale mais elles constituent des cadres de reconnaissance de torts historiques.

La réparation n’est pas seulement une question financière, mais représente un effort nécessaire pour atténuer la violence qui reste la modalité dominante des relations entre Europe et Afrique. L’acte juste répare même s’il ne restaure pas. Dans le cas des artefacts africains, la restitution devra être accompagnée de ressources conséquentes pour assurer leur préservation en Afrique, et le transfert d’une partie des ressources que leur présence en Europe aura générées, sans paternalisme et sans ressentiment.The Conversation


Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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