«Gilets jaunes»: le lundi au soleil, c’est fini

Publié le 30 novembre 2018

Les Champs-Elysées devraient à nouveau être le théâtre de manifestation samedi. – © Gilets Jaunes Actu @zouzou754

Samedi 1er décembre, la «France périphérique» opposée à l’augmentation de la taxe carbone, devrait à nouveau manifester à Paris. Derrière la bataille économique, un combat culturel et politique. Analyse.

C’était en 1973. Je n’avais pas 10 ans. Venant de Suisse, je passais les vacances d’été avec ma grand-mère maternelle de Normandie, dans un village de bungalows au bord de l’estuaire de la Seine, face au Havre, port d’attache du paquebot France, visible au loin. A Villerville, décor du roman d’Antoine Blondin Un singe en hiver, il y avait, dans les bungalows, en haut de la dune, «tout le Puchot», un quartier populaire d’Elbeuf, en Seine-Maritime. Le Pastis favorisait le lien social à l’heure de l’apéro. Nous, les enfants, refaisions les pas de danse du Lundi au soleil, le «carton» de Claude François cette année-là. Les choses allaient plutôt bien.

Mercredi, le Normand Franck Dubosc, humoriste et comédien, incarnation de la classe moyenne «blanche» des régions, enfant des trente glorieuses, a apporté son soutien aux «gilets jaunes», un mouvement de colère sociale inédit, sans structure dirigeante, où les seules banderoles sont des drapeaux français. Apparus courant novembre, faisant fi des intermédiaires habituels que sont les syndicats, les «gilets jaunes», ces chasubles réfléchissantes dont la présence est obligatoire dans les véhicules, entendent marcher sur l’Elysée au son de «Macron démission!». Un air de révolution.

Dans l’intervalle, depuis le milieu des années 1970: pas un budget de l’Etat à l’équilibre, un constant chômage élevé, des millions de Français réduits à la précarité. Après les banlieues en 2005, c’est au tour de la «France périphérique», selon l’expression du géographe Christophe Guilluy, auteur de No Society, la fin de la classe moyenne occidentale (Flammarion, 242 pages), de se rebeller, la hausse prévue de la taxe carbone sur les carburants dans le cadre de la transition écologique, étant «la goutte d’essence qui a fait déborder le vase». En l’occurrence, le vase des «taxes», sous lesquelles cette France rurale dit crouler, qui n’a en gros que la voiture pour la relier à son travail, lorsqu’elle en a un, et au reste du pays.


Regardez la vidéo postée sur Facebook par Franck Dubosc


Franck Dubosc, tout le monde l’aime. Il est le héros de la saga Camping au cinéma, y tenant le rôle d’un mythomane malgré lui, masque derrière lequel il cache des difficultés sociales et affectives. La France qui en ce moment se braque, ne faisant pas toujours dans la dentelle, qu’on sent à bout, c’est un peu celle de Camping, celle des loisirs simples, qui ne se plaint pas de ne pas pouvoir se payer l’hôtel, mais qui, en retour, entend garder sa dignité. Aujourd’hui, beaucoup, parmi elle, n’ont même plus de quoi s’offrir ce genre de vacances, pas si bon marché que cela.

La colère qui pointe ne serait sans doute pas aussi vive, si, à l’angoisse économique, ne s’ajoutait un sentiment de déclassement moral, ce que Christophe Guilly toujours, appelle l’«insécurité culturelle». Cette France des ronds-points et des hypermarchés anesthésiant les centres-villes, majoritairement blanche dans les rassemblements, où s’activent des employés, des auto-entrepreneurs, des chômeurs et des retraités, se sentirait abandonnée par la France «gagnante» des métropoles et du multiculturalisme épanoui. «Les gilets jaunes, la revanche de ceux que l’on a traités de « beaufs » et de « ringards »», selon le sociologue Jean-Pierre Le Goff (Figarovox, 26 novembre). Celle revendiquée par l’animateur-imitateur Patrick Sébastien, à qui la direction de France télévisions vient de «sucrer» ses émissions de variétés, mais qui a trouvé en Cyril Hanouna et son équipe de chroniqueurs des partenaires accueillant ses coups de gueule.

La tentation est grande, chez les souverainistes de droite comme de gauche, de voir dans ce mouvement protestataire un refus du «diktat européen», une réaction à une politique en vigueur depuis le «tournant de la rigueur» en 1983 sous Mitterrand, qui, incapable de satisfaire les revendications du «peuple», aurait fait le deuil du social au profit du sociétal (Mariage pour tous, PMA, GPA…) et du même coup tracé un trait sur l’électorat «petit Blanc» pour progressivement se rabattre sur les voix des descendants de l’immigration et des citadins mondialisés, ces derniers partageant censément leurs congés entre New York et l’Île de Ré.

Déroute

La gauche, au sens large, semble perdue, très peu à l’aise avec les questions identitaires qui ne sont pas son rayon naturel, et empruntée, un comble, sur des thèmes plus sociaux. Deux courants contradictoires s’y affrontent: pour schématiser, l’un mondialiste, pro-migrants, l’autre, protectionniste, restrictif en matière migratoire. Cette contradiction pourrait un jour faire exploser la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Vu l’impopularité du chef de l’Etat, la candidate FI aurait dû remporter facilement l’élection législative partielle de dimanche dernier dans l’Essonne. Or c’est son adversaire soutenu par la République en marche qui s’est imposé haut la main. Une certaine gauche s’entre-dévore donc, laissant la place une fois de plus à Marine Le Pen et au Rassemblement national (ex-FN), dont on peut penser qu’il fera un très bon résultat aux européennes de mai prochain.

Samedi 1er décembre, pour la troisième fois depuis le 17 novembre, Paris sera investi par les «gilets jaunes», pas du tout «convaincus» par le discours, mardi, du président Macron, qui maintient la taxe carbone tout en prévoyant un dispositif de dialogue à mettre en place dans les trois mois. Ces mécontents de l’action de l’Etat, qu’une large majorité de Français soutiendrait selon les sondages et dont certains «porte-parole» plus ou moins auto-proclamés n’ont pas le profil «apolitique» supposé mais ont au contraire des sympathies d’extrême droite ou complotistes (Le Parisien, 28 novembre), devraient à nouveau converger vers les Champs-Elysées, transformés en scène d’émeutes il y a une semaine par la faute de casseurs. Un collectif de gauche en banlieue entend rallier le mouvement de protestation, et ce malgré les propos et actes racistes de certains «gilets jaunes» ces dernières semaines. C’est le rêve de la gauche de tendance radicale: que les colères de la France des banlieues et de la France périphérique, qui partagent tout compte fait les mêmes galères, s’unissent enfin.

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