Édition du 29 mai 2026

Politique

Ce que la votation du 14 juin dit de nos fantasmes

Jacques Pilet

Les «pour» et les «contre» l’initiative «Pas de Suisse à dix millions» échangent dans les médias des arguments rationnels, des chiffres, des prévisions, des hypothèses d’avenir. C’est le jeu. Un peu court. Le sujet est aussi émotionnel. Normal, puisque l’on parle de notre pays, de notre futur, de la vie promise à nos enfants. Comment démêler ces pulsions intimes?

La campagne officielle contre le texte en rajoute elle-même dans le chassé-croisé des sentiments. Elle parle de l’initiative du chaos. Absurde. Un «oui» ne changerait pas grand-chose avant longtemps. Les conséquences seraient parfois fâcheuses mais on pourrait vivre avec. Les initiateurs, eux, font battre les cœurs à grands renforts d’images patriotiques, de drapeaux fièrement dressés. Comme si un article de plus dans la constitution allait rebattre les cartes pour le meilleur. Paroles, paroles… 
 A chacun de se décider, si possible avec la tête froide. En y regardant de près: l’économie, la démographie, le système social. Mais dans la profondeur de nos pulsions contradictoires, il y a plus que des convictions élaborées, il y a aussi des sentiments issus du passé, des préjugés affectifs. Le plus ancien, c’est la xénophobie de vieille tradition. Autrefois, on maugréait devant l’arrivée des travailleurs italiens, les Ritals. Maintenant que tant d’autres sont arrivés, d’origines souvent mal vues, même les plus nombreux, venus de France et d’Allemagne, n’attirent guère de sympathie. Aussi utiles soient-ils. Il est vrai qu’il y a concurrence, surcharge du trafic, manque de logements. Mais qui peut sérieusement penser que ce coup de frein pallierait ces difficultés? C’est d’autant plus piquant que l’UDC ne cesse par ailleurs de défendre les propriétaires du sol et des murs face aux locataires; elle s’oppose à la protection de ceux-ci, aux freins à la spéculation, à l’amélioration des rentes AVS, à l’augmentation des crédits pour améliorer le réseau ferroviaire. Contradictions.
Cette initiative a d’abord une dimension symbolique. Le rêve d’un pays qui devrait tout à ses frontières, à ses propres ressources économiques et humaines, à sa souveraineté. Les opposants, quant à eux, portent une flamme inverse. Ils restent attachés à la glorieuse histoire d’une industrie d’exportation, depuis que des horlogers jurassiens, au 18e siècle déjà, allaient vendre leurs montres jusqu’en Chine.
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