Publié le 7 octobre 2022

© DR

Quels que soient les auteurs du sabotage des deux gazoducs entre la Russie et l’Allemagne, ils ont porté un coup historique à l’Europe. Le sujet n’est pas resté longtemps à la une. Comme si l’on ne voulait pas en voir les conséquences à long terme. La principale puissance économique de l’UE est blessée au cœur. Des centaines d’entreprises ferment ou envisagent de le faire, des dizaines de milliers d’emplois sont menacés. Mais au fait, qui avait intérêt à un tel grabuge? Etonnamment – ou pas – les médias s’attardent peu sur cet évènement de portée historique.

Pour combler le manque de gaz russe, les Européens doivent trouver d’autres approvisionnements, aléatoires et très chers. Le ministre allemand de l’Economie, fort inquiet, déclare que «quelques pays, dont des amis, pratiquent des prix lunaires (Mondpreise)». Visés notamment, les Etats-Unis qui livrent à grands frais du gaz de schiste liquéfié, leur rêve depuis des années.

Quitte à heurter les dociles suiveurs de la propagande américaine, qui bien sûr incriminent les Russes responsables de tous les maux, alignons quelques faits. A la veille de l’invasion de l’Ukraine, Joe Biden déclarait que dans un tel cas, Nord Stream n’existerait plus. «Nous avons les moyens pour cela», ajoutait-il devant le chancelier Scholz éberlué. La sous-secrétaire d’Etat aux Affaires politiques, Victoria Nuland, a renchéri dans ce sens à plusieurs reprises. Il faut dire que depuis des années, Washington pourfend le projet de ces artères énergétiques. Il n’y a en réalité que deux puissances capables de détruire ces deux gazoducs blindés, à 80-100 mètres de profondeur: les USA et la Russie. Toutes les autres hypothèses paraissent fantaisistes. L’Iran? Il a d’autres soucis. Les sociétés pétrolières auraient engagé des plongeurs? Fariboles. Plus révélateur: les Américains, avec leurs proches alliés polonais, avaient engagé comme par hasard des manœuvres sur la zone avec tout un arsenal voué à la détection des mines englouties dans la mer. Des navires russes rôdaient aussi pas loin.

Logiquement, Poutine n’avait aucun intérêt à détruire ces infrastructures. Le contrôle du robinet, ouvert ou fermé, était une arme politique efficace. On vient de le voir avec une reprise soudaine des livraisons de gaz à l’Italie. En finir une fois pour toutes avec les gazoducs ne lui apporte aucun avantage, restreint ses marges de manœuvre à l’avenir. En revanche, il faut bien admettre que les Etats-Unis avaient de quoi se féliciter de cet attentat qui aboutit à leur vœu maintes fois exprimé. 

Tout récemment, Antony Blinken, secrétaire d’Etat, a tenu un point presse à l’occasion d’une rencontre avec la ministre des Affaires étrangères du Canada, Melanie Joly. Le New York Times en a donné le mot-à-mot. Dans un exercice acrobatique, le haut responsable de la diplomatie américaine a rejeté la responsabilité du sabotage, mais s’en est félicité avec insistance: «C’est aussi une opportunité formidable. Une opportunité formidable d’éliminer une fois pour toutes la dépendance à l’énergie russe et ainsi d’enlever à Vladimir Poutine l’arme de l’énergie comme moyen de faire avancer ses projets impériaux. C’est très significatif et cela offre d’énormes opportunités stratégiques pour les années à venir.» Ajoutant, charitable: «Mais pendant ce temps nous sommes déterminés à faire tout ce que nous pouvons pour que les conséquences de tout cela ne soient pas supportées par les citoyens de notre pays ou d’ailleurs à travers le monde.» En clair: livrer notre gaz. 

Moins aligné sur le récit officiel, le pontet de l’économie, professeur à Columbia University, Jeffrey Sachs, a déclaré sur Bloomberg TV qu’il n’avait aucun doute sur le fait que c’est bien l’armée américaine qui a fait sauter les gazoducs Nord Stream 1 et 2. Il a souligné que cet évènement allait profondément affecter l’Europe, sur la durée. Car on peut tourner les faits comme on veut, il est certain que les énergies renouvelables ne prendront pas le relai avant longtemps. Et que les nouvelles dépendances, extrêmement coûteuses, poignardent le Vieux Continent. Ses interviewers, fort embarrassés, ont tenté de lui couper la parole. A quoi il a réagi en haussant les épaules, peu surpris par le conformisme des médias.

Un autre connaisseur ne s’y est pas trompé. Mais pour applaudir le coup. L’ex-ministre polonais des Affaires étrangères, Radoslav Sikorski, époux d’une politologue américaine célèbre, a tweeté peu après le sabotage: «Thank you USA!». Message effacé ensuite quand la doxa anti-russe a repris le dessus. Les Polonais ont en effet de quoi applaudir des deux mains. Depuis le début, ils tempêtent contre ces gazoducs. 

Et l’Allemagne, copropriétaire des installations détruites, que dit-elle? Ses dirigeants baragouinent qu’ils vont se joindre aux enquêtes sur l’affaire, après en avoir été écartés, aux côtés de la Suède, de la Norvège et du Danemark. Mais à la marge, la colère commence à s’exprimer. Pas seulement à propos des sabotages. Une part non négligeable de l’opinion allemande estime excessif le prix payé pour ce conflit international localisé, en prolongement d’une guerre civile de plusieurs années. Les dégâts s’annoncent en effet considérables. Parce qu’un grand nombre d’entreprises, petites et grandes, ne seront pas en mesure de payer leurs factures augmentées. Les 200 milliards d’euros promis par le gouvernement pour atténuer le choc ne suffiront pas et cette aide ne sera que temporaire. 

Dans le coût d’un produit ou d’un service, une part, plus ou moins importante, est liée à celui de l’énergie. S’il est possible de produire ailleurs moins cher, la tentation de délocaliser est grande. Où? Aux Etats-Unis par exemple! On y ouvre grand les bras aux investisseurs qui se détourneraient de l’Europe. A cela s’ajoute le manque d’autres importations russes, bloquées par les sanctions, notamment des composants azotés, aussi utiles dans l’industrie que dans l’agriculture. Pour parfaire le tableau, un coup de griffe aux exportateurs d’automobiles européens, principalement allemands. Le gouvernement américain subventionne généreusement les acheteurs de véhicules électriques… à condition qu’ils soient fabriqués aux USA, au Canada ou au Mexique. Mercedes, BMW et Volkswagen qui misaient beaucoup sur ce marché se retrouvent Gros-Jean comme devant. 

La Commission européenne envisage de «plafonner» les prix du gaz et du pétrole, de toutes origines ou de Russie seulement. Vœu pieux. On ne bouscule pas si facilement les lois du marché. La réponse des Etats du Golfe n’a pas tardé: ils réduisent d’ores et déjà leur production pour maintenir les prix au plus haut. 

Les sanctions, la mise au ban de la Russie, les sabotages dits mystérieux plongent l’Europe, plus que partout ailleurs, dans de sévères difficultés à court et à long terme. On peut trouver cette politique justifiée ou irréfléchie, mais on ne peut pas fermer les yeux sur cette réalité. Le poids économique et politique dans le monde de cette entité – dont la Suisse est de facto partie prenante – s’en trouvera encore un peu plus affaibli.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

Pour ou contre la guerre: l’Allemagne s’enflamme

Depuis des mois, le chancelier Friedrich Merz parle de faire de son pays la première puissance militaire d’Europe. Le budget de l’armée a doublé, bientôt triplé, au prix de dettes et de coupes dans le social. Le ton des envolées contre la Russie ne cesse de monter. Face aux partis (...)

Jacques Pilet
Politique

Pacte de La Mecque: une «OTAN islamique» sur les ruines du désordre américain?

En rapprochant l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan autour d’une garantie de défense commune, ce pacte témoigne d’une transformation profonde: celle d’une région qui, sans rompre avec Washington, cherche désormais à construire sa propre sécurité, à diversifier ses alliances et à s’émanciper progressivement de l’ordre américain.

Hicheme Lehmici
Politique

Les deux leçons du 14 juillet

Les Suisses n’ont aucune raison de mettre le nez dans la célébration de la Fête nationale française. Mais cette année, ils feraient bien, comme tous les Européens, d’ouvrir l’œil sur les particularités de l’évènement voulues par Emmanuel Macron.

Jacques Pilet
Politique

Sommet d’Ankara: le revolver d’Erdogan ou le suicide stratégique de l’Europe

Le sommet de l’OTAN des 7 et 8 juillet 2026 marque-t-il le moment où l’Europe a définitivement basculé d’une logique de dissuasion vers une logique de préparation à la guerre? Il a en effet consacré une évolution stratégique qui pourrait rapprocher progressivement l’Europe d’une logique de confrontation durable avec la (...)

Hicheme Lehmici
Politique, Sciences & TechnologiesAccès libre

Crépuscule énergétique: l’Europe, laboratoire du monde d’après?

A l’ère de la contraction matérielle, la question de la pérennité du capitalisme ne se pose plus seulement en termes idéologiques: elle se heurte à un ensemble de limites physiques. La raréfaction des ressources bon marché modifie les rapports de force et redessine les cartes. Déstabilisées par l’émergence de ce (...)

Bon pour la tête
Politique

La liberté de parole en peau de chagrin

L’Europe, qui se targue d’être le lieu le plus démocratique du monde, a du souci à se faire. On apprend qu’un citoyen allemand et sa famille ont été frappés par le Conseil européen des mêmes sanctions que le fameux Jacques Baud. Et voilà que la Cour de justice européenne en (...)

Jacques Pilet
Politique

Guerre en Iran: «Les médias occidentaux déforment la réalité»

Un groupe d’Iraniens, tous titulaires d’un doctorat de l’EPFL, a contacté notre rédaction pour partager une vision de la guerre et de la réalité iranienne qui tranche avec celle véhiculée par les grands médias occidentaux. Sans ménager le gouvernement de Téhéran, qu’ils critiquent ouvertement, ils dénoncent une représentation partielle, parfois (...)

Martin Bernard
Politique, Histoire

Les Etats-Unis se sont construits sur un mensonge

Washington fête ce week-end le quart de millénaire de son indépendance. Le récit est bien huilé: l’expérience américaine aurait en son cœur les principes démocratiques. L’histoire dit pourtant l’inverse: les pères fondateurs, hostiles à l’idée même de démocratie, ont bâti un gouvernement pensé pour protéger les privilèges d’une élite face (...)

Martin Bernard
Politique

Amérique latine: le grand virage

Enfin un sujet de contentement pour Donald Trump. Son poulain, qui est aussi citoyen des Etats-Unis et a voté pour lui, va accéder à la présidence de la Colombie. Dans un pays profondément divisé, il a manqué à la gauche sortante 250 000 voix sur 26 millions de votants. Il (...)

Jacques Pilet
Société

Assassinat ou suicide? Les zones d’ombre persistent autour de la mort de Marilyn Monroe

Le destin de la célèbre actrice continue de fasciner autant qu’il interroge. Plus de soixante ans après sa mort, les circonstances de son décès nourrissent d’innombrables controverses. La version officielle, lacunaire, a fait fleurir de nombreuses théories alternatives. A l’occasion du centenaire de la naissance de la star, plongée dans (...)

Martin Bernard
Politique

L’accord américano-iranien: la fin du Moyen-Orient américain?

Les négociations entre Washington et Téhéran, ainsi que les conséquences de la guerre, alimentent les interrogations sur l’avenir du Moyen-Orient. Au-delà du dossier nucléaire, la crise d’Ormuz et la résilience iranienne pourraient avoir révélé les limites du leadership américain et accélérer l’émergence d’un ordre régional plus multipolaire, où de nouvelles (...)

Hicheme Lehmici
Economie, Politique

La «paix» au Proche-Orient nous sauvera-t-elle de la crise économique?

Du brut à l’hélium, du soufre au naphta, la guerre américano-israélienne contre l’Iran a mis à nu la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. L’accord de paix entre Washington et Téhéran ouvre la voie à une décrue. Mais la paix ne suffira pas à refermer aussitôt des plaies économiques qui mettront (...)

Sid Ahmed Hammouche
Politique

Gouverner par le spectacle: qui a besoin d’un Etat profond quand on a l’Amérique?

Entre vidéos virales de la Maison-Blanche, divulgations partielles sur les OVNIs et sortie imminente du nouveau film de Steven Spielberg «Disclosure Day», l’Amérique brouille les frontières entre politique, divertissement et imaginaire collectif. Sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un complot, un même écosystème nourrit désormais défiance, fascination et récits alternatifs.

Tatiana Crelier
Economie

Jamais les leaders européens n’ont été aussi impopulaires. Crise en vue?

Emmanuel Macron, Friedrich Merz, Keir Starmer: les principaux dirigeants européens battent des records d’impopularité, tandis que les leaders dits «populistes» résistent mieux à l’épreuve de l’opinion. Au-delà des sondages, ce décrochage interroge la capacité des élites libérales à entendre les attentes de leurs peuples et à répondre à leurs préoccupations (...)

Guy Mettan

La guerre, l’euphorie et l’effroi

Les Européens ont toutes raisons de détester la guerre. Mais quelques-uns de leurs chefs paraissent fascinés par sa perspective. Le 14 juillet que prépare Emmanuel Macron en atteste. Outre les Français, des Britanniques, des Allemands et des Ukrainiens défileront ensemble, en présence d’Ursula von der Leyen. Ce vacarme,
comme (...)

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Un coup de plus sur l’île de la détresse

Donald Trump, sans doute pressé de détourner les regards du Moyen-Orient, veut renforcer la mainmise sur Cuba en jouant, comme à son habitude, sur deux tableaux: la menace et la négociation. Mais il n’a pas attendu pour renforcer, début mai, les sanctions punitives. Elles frapperont un peu plus le quotidien (...)

Jacques Pilet