L’extraordinaire découverte de Françoise Gardiol, la Genevoise qui arpente le monde et son destin familial

Publié le 12 novembre 2021

Françoise Gardiol à Lodz. – © Jean-Claude Péclet

Ethnologue? Ecrivaine? Infatigable voyageuse? Elle est tout cela, cette dame de petite taille, plus qu’octogénaire, à l’œil vif et rieur. Comment se fait-il que cette personnalité marquante du paysage littéraire et intellectuel romand ne soit pas plus connue? Après avoir trotté dans à peu près toutes les parties du monde, elle plonge à ses sources ancestrales. Dans le passé des Vaudois du Piémont, ces protestants d’avant la Réforme, persécutés, massacrés au cours des siècles, mais où qu’ils trouvent, fidèles encore à leur foi, à leur vie simple et digne. Un livre précieux pour en savoir enfin plus. Et pour tomber sur une incroyable surprise… en Calabre.

Pourquoi «vaudois»? Rien à voir avec le canton homonyme. Il renvoie à Pierre Valdès (1140-1217), marchand à Lyon dans la seconde moitié du XIIIème siècle, devenu prêcheur, qui fit traduire la Bible en langue populaire, l’occitan, et répandit sa vision épurée du christianisme, portée par des pasteurs nullement ordonnés, les «barbes». Sous le regard furieux de l’Eglise catholique qui ne tarda pas à déclencher la guerre contre ces hérétiques. Ceux-ci s’établirent dans trois vallées montagnardes du Piémont et au-delà en Europe du nord. Le récit de leurs persécutions et de leur incessant attachement à cette foi déviante est troublant: comment se fait-il qu’un telle tragédie séculaire, si proche, soit tombée dans un oubli quasiment total?

Françoise Gardiol n’écrit pas un livre d’Histoire. Ni un opuscule religieux. Plutôt un long poème en prose, un voyage au plus profond de ses racines. Car les Gardiol étaient «vaudois» depuis des siècles. Enquêtant sur sa généalogie, la culture, la langue, les périples de cette mouvance, elle pousse jusqu’en Calabre où la foi réformée d’avant Luther s’est nichée et a perduré dans de minuscules poches préservées on ne peut imaginer comment. Elle y fait une découverte inouïe. Dans le village de Guardia Piemontese, trois cent cinquante habitants, on parle une langue d’origine occitane: le gardiol! Enseignée à l’école, chantée, avec son manuel pédagogique. Certes en voie de disparition et répertoriée comme telle, mais bel et bien pratiquée dans ce minuscule refuge du passé. Dans le texte: « Lhi gardiol ilh son deshindent de Valdés, arrivat dans al sègle XIV de les Alp.»

La fièvre voyageuse de l’écrivaine n’étonnera pas au vu des errances forcées de ses ancêtres. Fuyant les persécutions, les «Vaudois» ont émigré non seulement en Europe, mais en Argentine, en Uruguay, en Afrique du sud et même aux Etats-Unis. Leurs récits, au ras du quotidien, témoignent de leur force, de leur obstination, de leur conviction.

Il faut s’accrocher pour traverser cet interminable parcours d’horreurs. On ne dira jamais assez les abominations sanguinaires des guerres menées au sein même de la chrétienté. Dans le Piémont, dans le Lubéron, en Calabre, les pouvoirs royaux se sont maintes fois déchaînés contre ces «hérétiques». Avec quelques trêves signées et tôt violées.

Quel défi que de raconter tout cela, et la rencontre compliquée avec la Réforme, et la traversée des dictatures modernes, et le subtil mouvement entre tradition et modernité! Françoise Gardiol y parvient en égrenant, avec une certaine légèreté, de courtes lignes à travers les pages. Qui connaît son sourire le devine, pointant même au bout du plus abominable récit. Histoire de ne pas ruminer mais d’élargir le regard et de réfléchir un peu.

En conclusion, elle dit ainsi ce qu’elle a fait.

«L’Histoire des Vaudois n’est pas séquestrée dans des musées,

elle parle de vies et survies héroïques,

de fidélité en croyance,

de route en marge des manuels d’Histoire,

de deuil, de doute, de douleur.

J’ai traqué mémoires et chroniques, 

j’ai tracé des mots-images, des mots souvenirs

sur des pages blanches d’oubli,

messages d’autrefois pour l’avenir,

transmis aux générations qui me suivent.

Mon urgence aujourd’hui»


«Déracinements, exils et renaissances. Des routes Gardiol», Françoise Gardiol, Editions de l’Aire/Editions Ouverture, 224 pages.

A lire de cette auteure, chez le même éditeur: «Prendre le signalement de l’univers, entre Perse et Iran», «Pérégrinations parmi les peuples invisibles», «Quelles villes pour le 21ème siècle ?», «Abécédaire de villes entre les mondes», «Chroniques pour l’absent:du Mali à Saint-Pétersbourg, de l’Amazonie au Japon».

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