Le vertige du Grand Remplacement

Jean-Noel Cuénod

Par Jean-Noel Cuénod · Publié le 1 octobre 2021 · 4 min de lecture

Le vertige du Grand Remplacement
Dans la série télévisée de science-fiction américaine, David Vincent tente désespérément de convaincre ses semblables de combattre les extraterrestres qui, sous une apparence humaine, infiltrent sournoisement la Terre pour la coloniser. - © DR

Comme d’autres avant elle, notre époque s’invente de faux problèmes pour éviter d’affronter les véritables écueils. Il en va ainsi de la théorie du Grand Remplacement dont Eric Zemmour a fait sa Rossinante de bataille. Moult scientifiques ont fait litière de ces calembredaines. Tous arguments qui font l’effet de gouttes d’eau raisonnables sur le plumage d’un canard angoissé, nous en l’occurrence.

Sommaire

Le Grand Remplacement a été réactualisé en 2010 par l’écrivain français Renaud Camus: du fait de l’immigration et de la natalité, la population «de souche» européenne est en passe d’être «remplacée» par des populations africaines et arabes, le plus souvent de confession musulmane.

Il s’agit, en fait, d’une resucée d’un vieux concept que le polémiste antisémite Edouard Drumont avait lancé en 1886 dans son brûlot intitulé La France Juive; il y accusait les Juifs de vouloir remplacer la France Eternelle.

Les Juifs d’hier ont donc été… remplacés comme remplaçants par les Arabo-Africains d’aujourd’hui! C’est dire le sérieux de cette «théorie» qui a été pulvérisée par d’authentiques scientifiques en France comme le démographe Hervé Le Bras (lire ses propos) et le généticien Arnold Munnich (lire les siens).

Un acouphène social persistant

Seulement voilà, ces argumentations, même détaillées de façon pédagogique, ne parviennent pas à éteindre le bruit de fond du Grand Remplacement qui persiste comme un insidieux acouphène social. Leur faille principale est de ne s’adresser qu’à la raison. Or, l’humain est traversé de mouvements intérieurs irrationnels qui peuvent lui faire prendre les plus funestes décisions, à son détriment et à celui de l’humanité.

L’ombre des vieilles angoisses n’est pas chassée par les Lumières.

Pour que cet acouphène cesse de recouvrir l’intelligence collective, il convient de prendre en compte notre dimension irrationnelle et de ne pas occulter le vertige du Grand Remplacement qui, tous, peu ou prou, nous saisit.

En dénonçant le Grand Remplacement, c’est l’idée même notre propre mort que nous voulons repousser. Cette mort que la frénésie consommatrice s’efforce de nier et que les consolations des religions ne parviennent plus guère à rendre acceptable.

Le Grand Remplacement, c’est aussi ma mort

Le Grand Remplacement, c’est ma mort et celles de mes parents, de mes maîtres, de mes compagnons de vie. C’est aussi la poignante nostalgie de voir le monde de notre enfance et de notre jeunesse – fait d’une chaîne de petits plaisirs et de grandes joies – se désagréger et rejoindre les ruines de la mémoire.

C’est la disparition progressive de ces codes que nous partagions entre nous, les anciens jeunes, et qui faisaient rager nos parents qui, eux-mêmes, éprouvaient l’impression désagréable d’être ainsi mis de côté, en un mot, remplacés.

Lorsque je reviens dans ma ville natale, je ne la reconnais plus. A ma Genève, une autre s’est substituée. La mienne parlait souvent italien ou espagnol. Sur les échafaudages, sifflaient les maçons. Et déjà, les anciens exprimaient leur panique de voir leur société protestante, alpine et francophone, être remplacée par une déferlante catholique, méditerranéenne et hispano ou italophone.

Les lasagnes n’ont pas remplacé les fondues

Et puis, le temps ayant fait son œuvre de polissage, les lasagnes n’ont pas remplacé les fondues. Elles s’y sont ajoutées pour enrichir notre vocabulaire gustatif. Le tintamarre des voitures a coupé le sifflet des maçons. La sécularisation a plongé le protestantisme et le catholicisme dans le même bain d’indifférence. On parle toujours français chez Rousseau-Calvin, un peu moins italien et beaucoup plus anglais, voire russe. Ou arabe.

«Ah oui, mais avec les Arabes et les musulmans, c’est autre chose. Ils sont trop différents! Eux veulent vraiment nous remplacer», rétorqueront les amateurs de zemmouriades.

C’est oublier que les Italiens-espagnols d’hier étaient eux aussi perçus comme irrémédiablement rétifs à toute intégration. Aujourd’hui, nombre d’entre eux occupent des postes de direction dans la politique et l’économie.

L’immense majorité des musulmans d’Europe veut simplement vivre ici sans remplacer quiconque. Ils figurent d’ailleurs parmi les premières cibles des islamo-terroristes qui voient en eux des traîtres à leur religion et à leurs coutumes. Nos peurs actuelles paraîtront bien puériles à nos descendants. En espérant qu’eux aussi ne cèdent pas au même vertige provoqué par des fictions différentes.

Le Grand Remplacement tue

Ne pas oublier que l’idée perverse du Grand Remplacement tue. C’est en y faisant référence explicite que le terroriste néofasciste Brenton Tarrant a massacré 51 personnes et fait 49 blessés, le 15 mars 2019 à Christchurch en Nouvelle-Zélande.

Ne pas oublier non plus que les polémiques hystériques sur le Grand Remplacement détournent l’énergie collective des véritables défis qu’elle doit relever en urgence: le dérèglement climatique, les inégalités sociales toujours plus criantes et le terrorisme comme moyen d’expression politique.

Surmonter le vertige du Grand Remplacement passe forcément par la prise de conscience de notre mort et l’acceptation de voir son monde être remplacé, comme il en a toujours été depuis l’aube de l’humanité. Le savoir-mourir est un aussi un savoir-vivre.

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