Sur les traces de Bertil Galland, «le vagabond des savoirs»

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 14 octobre 2022 · 3 min de lecture

Sur les traces de Bertil Galland, «le vagabond des savoirs»
© J.P.

Il y a d’interminables chantiers sur les routes et les rails qui nous irritent. Il y en a d’autres que l’on se réjouit de voir sans fin. Telle la collection du «Savoir suisse», lancée par l’infatigable Galland il y a vingt ans, célébrée à Lausanne dans la pompeuse aula du Palais de Rumine. Hommage mérité. Evocation qui donne confiance dans ce pays.

Tout est parti de lui. Une fois de plus après tant d’autres initiatives éditoriales. Comme hier L’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud en douze volumes imposants, pour ne citer qu’elle. L’éditeur-journaliste-écrivain a marqué, révélé le destin littéraire et savant de la Suisse romande. Il n’était donc que justice de le faire figurer, lui aussi, sous le label de cette collection en plein essor. L’ouvrage de Jean-Philippe Leresche et Olivier Meuwly, joliment intitulé Vagabond des savoirs, retrace avec une précision quasiment exhaustive ce parcours exceptionnel. On croit le connaître plus ou moins mais le voyant embrassé ainsi, on en reste soufflé. Les auteurs approchent finement aussi les ancrages multiples de ce Suédois si vaudois, si romand, si suisse, si européen. Européen, cet ancien de la Ligue vaudoise? Qui s’en étonne doit lire ses Destins d’ici. Mémoires d’un journaliste sur la Suisse du XXème siècle (2018). Ses penchants intellectuels s’étendent dans un champ si large qu’il fait le plus grand bien à qui refuse de s’enfermer dans telle ou telle idéologie. A la fois attaché à certaines valeurs dites conservatrices et d’autres sympathies, anarchistes, rebelles. Il est là, bien là, les pieds et le cœur sur la terre, et en même temps un peu ailleurs. «Galland est de partout parce qu’il est de quelque part». La curiosité toujours en éveil. Et aussi, pas assez souligné, ce talent rare: celui de pousser les uns et les autres à avancer, à approfondir, à écrire, non pas en les y exhortant mais en piquant au vif leurs envies. Tant de chercheurs, de journalistes, d’écrivains lui en sont infiniment reconnaissants.

Des dizaines d’entre eux étaient là, dans cette salle aux hauts plafonds peints de Rumine. Quelques-uns invités à dire en trois minutes le comment et le pourquoi de leurs livres. Tous sont consacrés à des réalités, des préoccupations de ce pays. 165 titres en vingt ans! Plusieurs dépassant les 5’000 exemplaires vendus, comme La Suisse se réchauffe de Martine Rebetez, Les Burgondes de Justin Favrod, L’immigration en Suisse d’Etienne Piguet ou La délinquance des jeunes d’Olivier Guénat. Le record? Mourir (2014) de Gian Domenico Borasio, avec 8’000 achats. Une entreprise largement basée sur le bénévolat. Un succès qui n’a pas son pendant en Suisse alémanique où une tentative semblable a échoué. Les Romands ont de la suite dans les idées. Surtout quand ils sont talonnés par un Galland ou par un Jean-Philippe Leresche et son équipe. 

Ce qui est savoureux dans cette approche encyclopédique dénuée de toute pédanterie, c’est qu’elle s’affranchit des codes, des formatages universitaires habituels. Les livres sont faits pour être lus par tous. Et il se glisse même parmi eux quelques provocations drolatiques savourées par le public de cet évènement. Dont l’ouvrage intitulé Schadenfreude d’un certain Werner-Tarek de Salis (!), professeur au Laboratoire d’études des Mélancolies de Sils-Maria… Ou La coupe mulet, d’un Miroslav Bonvin, professeur à l’université Jacques Dessanges de Charleroi, où l’impertinent Antoine Jaccoud a sans doute traîné ses guêtres et sa tignasse. 

Rassurez-vous, le Savoir suisse poursuit sa lancée dans le plus grand sérieux. Loin des provocations grotesques d’une professeure de l’Université de Lausanne, prêtresse écologique patentée, qui plutôt que d’écrire des livres, colle sa main au macadam d’une autoroute bernoise pour résister aux agents, inonde les réseaux de selfies pour illustrer son martyre. Cela avec l’approbation tacite d’une autorité académique dévoyée. Merci au professeur Jean-Philippe Leresche de sauver son honneur avec cet hommage au vagabond des savoirs. Malheureusement absent pour cause de santé. Tous nos vœux!


«Bertil Galland. Vagabond des savoirs», Jean-Philippe Leresche et Olivier Meuwly, EPFL Press, Collection «Savoir suisse», 184 pages.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Ces vignes qui disparaissent

CultureArticle

Ces vignes qui disparaissent

Info-bagatelle? Peut-être, mais elle fait gamberger quiconque aime les saveurs du vin. La société issue de la coopérative viticole de Lutry, fondée en 1906, Terres de Lavaux, ferme ses portes. De nombreux vignerons de la région arrachent leurs vignes, ne trouvant pas de repreneurs. Et, comme partout, leurs bouteilles se vendent mal. Le paysage géographique et gustatif est en train de changer.

Jacques Pilet

HistoireBrèveLibre

Quand Migros était accusée de « dictature économique »

Bien avant Uber et les plateformes numériques, l’arrivée d’un nouvel acteur capable de bouleverser un secteur économique provoquait déjà des levées de boucliers. À Lausanne, fin 1945, commerçants et artisans manifestaient contre l’expansion de Migros. Le vocabulaire employé rappelle étrangement certains débats contemporains.

Au hit-parade des universités, la Chine bondit, la Suisse résiste

Sciences et technologiesArticle

Au hit-parade des universités, la Chine bondit, la Suisse résiste

Selon les trois grands classements mondiaux des universités, l’enseignement supérieur suisse tire encore son épingle du jeu. Ses deux écoles polytechniques figurent parmi les meilleures mondiales. En revanche, les universités généralistes affichent des résultats plus contrastés. Des écarts qui en disent long sur les choix auxquels l’enseignement supérieur helvétique est désormais confronté.

Guy Mettan