New York Times: un succès sans partage

Publié le 10 avril 2020

La ‘Une’ du New York Times, version numérique, le 31 mars. Les données chiffrées sur la pandémie de Covid-19 sont centralisées par une équipe de journalistes.

Le quotidien américain, selon un de ses collaborateurs, ressemblerait de plus en plus à Facebook ou à Google: une sorte de géant dévorant tous crus ses concurrents. Bonne ou mauvaise nouvelle? Quelques éléments de réflexion.

En temps de crise, l’information est une denrée stratégique et capitale, à forte valeur politique. Depuis que la pandémie de coronavirus a atteint les Etats-Unis et s’y répand, l’inquiétude des citoyens américains devant la légèreté apparente avec laquelle le Président Donald Trump a d’abord pris les choses grandit. Le «virus chinois» a été décrit comme «moins dangereux que la grippe», «un gros rhume»: on a vu M. Trump, fidèle à ses habitudes, se donner en spectacle en serrant des mains au mépris des consignes sanitaires, entretenir le doute sur sa probable contamination par le virus, et même se faire signifier en public par un conseiller scientifique qu’il devrait s’abstenir de parler de ce qu’il ne connait pas, en l’occurence, la fameuse hydroxychloroquine – potentiel remède miracle au sujet duquel le monde scientifique et les citoyens lambda, ceux-ci souvent sans savoir de quoi ils parlent, se déchirent. 

Au milieu de la confusion, des mouvements de panique (qui se traduisent, aux Etats-Unis, par une hausse spectaculaire de la vente d’armes à feu) et des retards politiques à l’allumage, un véritable et vénérable phare de clarté et de rigueur s’est imposé dans le paysage médiatique. Le New York Times centralise et publie les données chiffrées sur la pandémie de Covid-19 dans le pays, comté par comté et en temps aussi réel que possible. Les autorités sanitaires et les scientifiques ne s’en cachent pas: ils utilisent ces chiffres pour élaborer leur plan d’action, puisque le gouvernement fédéral américain ne fournit aucune donnée précise. 

Un média, en l’occurence un quotidien papier, qui, par le biais de son site internet, prend la place d’institutions étatiques dans la gestion d’une crise planétaire, il fallait le faire, et le New York Times l’a fait. 

Ce qui ajoute à sa situation quasi monopolistique dans le paysage médiatique américain et, dans une certaine mesure, mondial.

Le 1er mars dernier, Ben Smith, l’ancien rédacteur en chef du site Buzzfeed News, prenait ses fonctions de chroniqueur média au New York Times. Sa première intervention s’intitulait «Pourquoi le succès du Times pourrait être une mauvaise nouvelle pour le journalisme». 

Ben Smith raconte sa première rencontre avec Arthur Gregg Sutzberger, le directeur de la publication, dont la famille détient et dirige le journal. Smith avait voulu l’engager, Sutzberger avait fièrement refusé. Au début des années 2010, face au boom des sites d’information en ligne, on disait le quotidien de New York mort et enterré, et des sites en pleine expansion, comme Buzzfeed, tentaient d’en débaucher les meilleurs éléments. 

Par un «plot twist» dont les scénarios hollywoodiens ont le secret, la situation, en moins de 10 ans, s’est retournée. 

«Le gouffre entre le Times et le reste de l’industrie des médias est immense et ne cesse de s’agrandir», écrit Ben Smith. «Le groupe compte maintenant plus d’abonnés à sa version numérique que le Wall Street Journal, le Washington Post et les 250 journaux locaux du groupe Gannett (Indianapolis Star, The Arizona Republic, Detroit Free Press, … ainsi que USA Today, ndlr) réunis (plus de 5 millions d’abonnés numériques, dont 10% à l’étranger). Le Times emploie 1’700 journalistes sur environ 30’000 actuellement en poste aux Etats-Unis.»

En 2014, raconte M. Sutzberger, le New York Times se trouvait en grande difficulté financière, du fait de la chute des revenus publicitaires. Le journal a alors fait le pari de résister. La New York Times Company, qui détient le journal depuis 2003, a vendu tout ce qu’elle pouvait vendre, depuis les actifs financiers jusqu’au mobilier. Et a rebondi: son action a triplé sa valeur depuis, et 400 personnes supplémentaires ont été engagées en renfort dans sa newsroom. Salaire mensuel pour un reporter débutant: 8’700 dollars. 

Si Ben Smith parle de «monopole», c’est parce qu’avec le temps, et à mesure qu’il accomplissait son «virage numérique», le Times a racheté, ou littéralement avalé, tout ce qui lui faisait concurrence. Et lorgne maintenant le marché, en pleine expansion, de l’information audio et des podcasts. Le groupe de presse est en discussion pour acquérir Serial Productions, une plateforme de podcasts qui comptabilise déjà 300 millions de téléchargements. 

Arthur Gregg Sutzberger, lui, se refuse à parler de «monopole»: plutôt que de dominer le marché, nous en créons un nouveau, déclare-t-il. 

Par ailleurs, les dirigeants de la New York Times Company réfléchiraient aux possibilités de soutenir leurs concurrents plus faibles, étant donné la menace que fait planer l’effondrement de la presse locale sur la démocratie. On ne saura pas, pour le moment, par quels moyens. 

Ben Smith se réjouit de ce revirement, et de son nouveau poste, mais il admet regretter les années où tout semblait possible pour les «nouveaux médias» numériques, même de mettre à bas le New York Times, pourvu que ce soit au nom du pluralisme et non d’une logique de marché. 

En France, Le Monde affiche aussi sa réussite grâce aux abonnements numériques, en hausse (200’000 fin 2019, objectif un million en 2025). 

Le quotidien du soir a fait le pari de la qualité: réduire sa pagination, miser sur des enquêtes et des reportages exclusifs (on pensera longtemps à l’affaire Benalla, révélée par Ariane Chemin en juillet 2018), et a engagé des journalistes supplémentaires l’année dernière. 

Nous sommes loin, ici, du monopole évoqué par Ben Smith, mais peut-être y a-t-il une morale à cette histoire. 



L’équipe d’édition de Bon Pour La Tête a eu affaire au New York Times il y a peu. En plus des Lu ailleurs que nous consacrons régulièrement aux articles du quotidien américain, une offre de partenariat numérique, à nos frais, nous a été proposée. Des débats sur ce sujet font toujours rage au sein de la rédaction.



La première chronique média de Ben Smith est en ligne ici

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Histoire

Le manuscrit de la fille de Staline au cœur d’une opération secrète dans la presse helvétique

Le 15 août 1967, une antenne du renseignement suisse reçoit une information inhabituelle. Une source codée provenant de Grande-Bretagne l’avertit qu’une opération d’influence est en cours de préparation dans un magazine helvétique. A la manœuvre, on retrouve László Taubinger, l’agent de l’Information Research Department (IRD) décrit dans l’épisode précédent.

Jean-Christophe Emmenegger
Politique

La guerre en Iran vue d’Afrique

Même si les responsables politiques font preuve d’une certaine retenue, par crainte de mesures de rétorsion, aux yeux d’une bonne partie de l’opinion publique africaine, la guerre menée par les Etats-Unis et Israël en Iran est illégale et relève de l’hégémonie occidentale sur le reste du monde.

Catherine Morand
PolitiqueAccès libre

La guerre sans visages: le Moyen-Orient à l’heure de la censure de la mort

Il y a quelque chose d’obscène dans la propreté de cette guerre. Depuis que les Etats-Unis et Israël ont lancé leurs premières frappes contre l’Iran, le 28 février dernier, les écrans du monde entier sont remplis de panaches de fumée, de graphiques militaires, de porte-parole en uniforme récitant des bilans (...)

Sid Ahmed Hammouche
Economie, Politique

Iran, une nouvelle guerre pour le pétrole?

Et si le pétrole était, finalement, l’une des causes premières de la guerre en Iran? Beaucoup d’experts ont spéculé sur les raisons, en apparence irrationnelles, de l’administration Trump derrière le déclenchement des frappes contre Téhéran. Contrairement au Venezuela, l’accaparement des hydrocarbures n’a pas été immédiatement au centre de l’attention médiatique. (...)

Martin Bernard
Politique

Les fous de Dieu incendient le monde

Dans toutes les guerres les belligérants défendent ce qu’ils croient être leurs intérêts nationaux, sécuritaires, économiques, géopolitiques. Mais au cœur du trio engagé dans le conflit actuel au Moyen-Orient, une autre donne pèse lourd. L’extrémisme religieux. Trois eschatologies se mêlent et s’affrontent. Judaïque, évangélique et chiite.

Jacques Pilet
Histoire

Max Petitpierre, le courage de négocier avec les méchants

Elu conseiller fédéral fin 1944, Max Petitpierre a su, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sortir la Suisse de son isolement en renouant des relations diplomatiques aussi bien avec les Etats-Unis qu’avec l’Union soviétique. A l’heure où les tensions internationales ravivent les réflexes idéologiques et les divisions, son pragmatisme (...)

Guy Mettan
Politique

Ce qui se prépare à Cuba

Trump annonce qu’il aura «l’honneur d’établir le contrôle sur Cuba». Cette fois, il ne s’agit pas d’une rodomontade. Un plan concret se dessine. A travers de discrètes négociations tenues au Mexique, reconnues par l’actuel chef d’Etat cubain Miguel Díaz-Canel. Cela au moment où des manifestations de colère se multiplient dans (...)

Jacques Pilet
Politique

Iran: Washington face au piège du temps long

Alors que les Etats-Unis pensaient maîtriser l’escalade, l’Iran impose un autre rythme, fondé sur la durée, l’usure et la stratégie indirecte. Au-delà de la surprise militaire, c’est un décalage profond de temporalité qui se révèle, plaçant Washington face à un conflit dont il ne contrôle ni le tempo ni l’issue, (...)

Hicheme Lehmici
Histoire

Comment les services britanniques ont influencé la presse suisse pendant la guerre froide

Pendant des décennies, la Suisse s’est pensée et a été perçue comme un observateur distant de la guerre froide. Neutre, prudente, à l’écart des blocs, elle aurait traversé l’affrontement Est-Ouest sans vraiment y prendre part. Cette représentation rassurante a durablement façonné la mémoire collective helvétique. Les archives racontent une autre (...)

Jean-Christophe Emmenegger
PolitiqueAccès libre

Les hommes qui croient pouvoir renverser des régimes

Depuis un abri en Israël, Avraham Burg, ancien parachutiste israélien et homme politique de haut rang du parti travailliste Awoda, rappelle qu’il ne suffit pas d’éliminer un dirigeant pour transformer un pays. Car de l’Afghanistan à l’Irak, du Liban à l’Iran, l’histoire montre que les sociétés survivent à leurs gouvernements. (...)

Bon pour la tête
Politique

Etats-Unis vs Iran: la guerre inévitable qui pouvait être évitée

Donald J. Trump a lancé les Etats-Unis dans une guerre suicidaire en comptant sur la divine providence pour la gagner. L’attaque américaine contre l’Iran du 28 février 2026 marque une rupture majeure dans l’ordre international. Décidée sans déclaration de guerre et au mépris des avertissements du renseignement, elle semble relever (...)

Pierre Lorrain
Politique, Sciences & Technologies

Et si les réseaux sociaux protégeaient la démocratie?

Alors qu’ils sont l’objet d’attaques verbales virulentes et d’une charge régulatrice coordonnée — notamment par la classe politique et les médias traditionnels —, nous n’avons jamais autant eu besoin des réseaux sociaux et de leur «malinformation» qu’aujourd’hui. Exemples et analyse.

Pierre Gallaz
Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
Politique

Iran: Trump a-t-il déjà perdu la guerre?

L’assassinat d’Ali Khamenei devait provoquer l’effondrement rapide du régime iranien. Il semble avoir produit l’effet inverse. Entre union nationale, riposte militaire régionale et risque d’escalade géopolitique, l’offensive lancée par Washington et Tel-Aviv pourrait transformer une opération éclair en conflit long aux conséquences politiques incertaines pour Donald Trump.

Hicheme Lehmici
SociétéAccès libre

La RTS face au désamour

Après le rejet — probable — de l’initiative de l’UDC sur la redevance à 200 francs, le service public de radio-télévision ne sera pas au bout de ses peines. Tout de même contraint de réduire ses coûts. Mis au défi par les critiques qui ont déferlé, même chez nombre de (...)

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Blocus total de Cuba: quid du droit international?

Le blocus américain contre Cuba, qui dure depuis plus de six décennies, s’est intensifié début 2026, avec une pression maximale visant l’effondrement énergétique de l’île. Ces sanctions draconiennes plongent la population dans la misère et l’exposent à une grave crise humanitaire. Des juristes internationaux dénoncent ouvertement cette situation. Les médias, (...)

Urs P. Gasche