Les Pharmas font des profits, «Public Eye» s’indigne

Publié le 26 mars 2021

Réaliser des bénéfices sur les vaccins, est-ce moralement acceptable? – Administration du vaccin Moderna sur la base américaine d’Osan (Corée du Sud), le 29 décembre 2020. © Sgt B. Chevallier

Un rapport en anglais d’une cinquantaine de pages intitulé «Big Pharma takes it all», c’est la réponse de l’association «Public Eye» à la gestion de la crise du Covid-19 et aux multiples abus dont se rendraient coupables les pharmas. Au programme, la dénonciation tous azimuts des profits réalisés par les laboratoires, et quelques vœux pieux.

«Nous avons publié un nouveau rapport qui décrypte les stratégies de la pharma pour s’en mettre plein les poches, y compris durant une crise» affirme Patrick Durisch, spécialiste des politiques de santé chez Public Eye, dans une vidéo de présentation du rapport.

C’est un fait, une campagne de vaccination mondiale rapporte de l’argent aux pourvoyeurs de sérum. Selon les projections qu’il a réalisées au début de l’année, le laboratoire Pfizer (14€ l’injection) devrait engranger en 2021, grâce à la vaccination, un bénéfice avant impôts de 4 milliards de dollars, sur un chiffre d’affaire total de 15 milliards de dollars. A l’inverse, Astra Zeneca, qui commercialise ses deux doses 1,8€ chacune a affirmé ne pas chercher à faire de bénéfices immédiats sur la crise du Covid. Même discours du côté de Janssen, avec son injection unique facturée 7€ aux Etats acquéreurs. 

La crise, d’une manière générale, ne touche pas les pharmas, même celles qui ne se sont pas engagées dans la course au vaccin. La vente de paracetamol par exemple a explosé depuis un an, sans compter les multiples «traitements», dont aucun pourtant n’a, pour le moment, fait la preuve tangible de son efficacité. 

Stratégies…

Malheureusement pour les non anglophones, le rapport intégral de Public Eye résumé en français est purgé de ses sources et largement schématisé. A partir d’intentions louables et d’idéaux humanistes, l’association d’inspiration éthique protestante se rend coupable de raccourcis qui affaiblissent la portée de son discours. Schématisons à notre tour le propos. 

Première stratégie machiavélique des pharmas pour tirer parti de la crise, «prioriser la recherche uniquement en fonction des profits». Selon Public Eye, seule l’ampleur de la pandémie de Covid-19 a éveillé l’intérêt des laboratoires pour les traitements et vaccins contre les maladies infectieuses, qui d’ordinaire frappent surtout les pays les moins développés. Stratégie corollaire, les pharmas développent en priorité des médicaments répondant aux besoins des pays riches: traitements des cancers, diabète, maladies cardiovasculaires…

A cela s’ajoute une culture du secret de la part des laboratoires, un refus de la transparence, en particulier au sujet de leur politique commerciale, ce qui fait des gouvernements à la fois les otages et les complices de l’industrie pharmaceutique, impuissants à la contraindre à un exercice plus démocratique et tributaires de sa production pour garantir la santé à tous. 

Autre stratégie, l’usage des brevets pour sanctuariser les découvertes, établir des monopoles et fixer des prix abusifs. Les profits annoncés par Pfizer cités plus haut ne sont pas proportionnels aux sommes engagées pour la recherche sur la technologie ARN messager, qui préexiste au développement du vaccin et avait été financée par des fonds publics. Il y a bien, selon les spécialistes, «un risque de sur-profit au détriment du bien commun qu’est la santé». Et la pratique est plutôt généralisée, à en croire le rapport. Pour pallier cela, Public Eye ainsi que d’autres ONG et chercheurs préconisent depuis le début de la pandémie que les brevets sur les vaccins et les traitements potentiels soient levés, au nom de l’intérêt général de la quasi totalité de la population.

Les affirmations explosives qui suivent manquent de sources. Le point numéro 5 par exemple, «façonner les essais cliniques dans son propre intérêt», est trop peu étayé, même dans la version intégrale du rapport en anglais. N’est présentée comme source qu’une étude portant sur un corpus d’essais cliniques de 2011 et établissant que, sur le total examiné, un cinquième des études semblent présenter des biais profitables aux pharmas. Le lecteur aura soin de se faire son idée. 

… et idéaux

D’une manière générale, les constats de Public Eye ne sont pas dénués de fondements. Il est exact que la recherche médicale est aussi financée par de l’argent public — 100 milliards de francs ont été alloués à la lutte contre le Covid-19 l’an dernier — et que certains laboratoires, dont Pfizer, emploient leurs bénéfices au rachat d’actions, de brevets ou de laboratoires concurrents plus volontiers qu’à la recherche. Il est exact et juste de rappeler que les vœux pieux de l’OMS, «ne laisser personne sur le bas-côté» et «personne ne sera en sécurité tant que tout le monde n’est pas en sécurité» se heurtent à la réalité, aux difficultés et aux coûts d’approvisionnement en vaccins (mais aussi en seringues et autre matériel stérile qui font défaut dans les pays les plus défavorisés), et que le programme COVAX ne fonctionne pas comme il était idéalement annoncé. Il est, enfin, essentiel à la bonne santé des démocraties que le public comme le politique aient un droit de regard et de critique sur le fonctionnement de l’industrie pharmaceutique, activités de lobbying comprises. Public Eye défend, depuis sa création, la santé comme un Droit de l’homme inaliénable, et qui saurait le lui reprocher?

En revanche, ce nouveau rapport et les conclusions qui en sont tirées semblent parfois dictées par une forme de réticence morale et humanitaire à l’idée que l’on puisse tirer des bénéfices du secteur de la santé. Mais après tout, les pharmas, premier secteur industriel de Suisse, sont des entreprises privées, et au nom de quel principe dénie-t-on le droit à une entreprise privée de tendre à réaliser des bénéfices? A partir de combien de millions ou de milliards de francs engrangés considère-t-on que les pharmas et leurs actionnaires gagnent «trop» d’argent? En poussant au bout ce raisonnement, Public Eye devrait plaider pour la nationalisation du secteur pharmaceutique… 

Concilier le droit fondamental à la santé et la liberté d’entreprendre des firmes qui la fournissent, voilà une question qui ne mérite pas d’être traitée à l’emporte-pièce. Qu’attend donc la Suisse, qui réunit tradition neutre et humanitaire et excellence dans le domaine pharmaceutique, pour s’en saisir?


Le rapport de Public Eye est à lire dans son intégralité ici, et en français dans une version courte ici.


 

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Economie, PolitiqueAccès libre

Biens volés, restitutions gelées: pourquoi l’Europe garde encore l’argent des anciens régimes africains

Des milliards gelés, quelques millions restitués: du Nigeria à l’Algérie, l’écart entre les avoirs saisis par les pays européens et les sommes effectivement rendues aux Etats africains ne cesse de s’élargir. Enquête sur un système qui sait bloquer l’argent sale, mais peine à le rendre.

Bon pour la tête
PolitiqueAccès libre

Quand le passé historique nous rattrape

Plusieurs pans de l’histoire s’imposent au souvenir ces temps-ci. Un film français nous renvoie à la collaboration avec Pétain. Les USA publient une liste énorme des membres du parti nazi. En Suisse, des historiens se battent jusqu’au Tribunal fédéral pour l’ouverture de documents interdits sur le passage chez nous de (...)

Jacques Pilet
Culture

Ces vignes qui disparaissent

Info-bagatelle? Peut-être, mais elle fait gamberger quiconque aime les saveurs du vin. La société issue de la coopérative viticole de Lutry, fondée en 1906, Terres de Lavaux, ferme ses portes. De nombreux vignerons de la région arrachent leurs vignes, ne trouvant pas de repreneurs. Et, comme partout, leurs bouteilles se (...)

Jacques Pilet
Histoire

Comment les services britanniques ont influencé la presse suisse pendant la guerre froide

Pendant des décennies, la Suisse s’est pensée et a été perçue comme un observateur distant de la guerre froide. Neutre, prudente, à l’écart des blocs, elle aurait traversé l’affrontement Est-Ouest sans vraiment y prendre part. Cette représentation rassurante a durablement façonné la mémoire collective helvétique. Les archives racontent une autre (...)

Jean-Christophe Emmenegger
Histoire

Max Petitpierre, le courage de négocier avec les méchants

Elu conseiller fédéral fin 1944, Max Petitpierre a su, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sortir la Suisse de son isolement en renouant des relations diplomatiques aussi bien avec les Etats-Unis qu’avec l’Union soviétique. A l’heure où les tensions internationales ravivent les réflexes idéologiques et les divisions, son pragmatisme (...)

Guy Mettan
Culture

Un sombre mais indispensable roman sur la Suisse des années 1970

Dans son nouveau livre, «Les miettes», l’écrivain alémanique Lukas Bärfuss expose la condition de femme immigrée, pauvre et mère célibataire dans la Suisse prospère d’alors. Il le fait sans aucun misérabilisme, sans états d’âme non plus. Ce qui encourage à se poser la question: qu’en est-il aujourd’hui?

Patrick Morier-Genoud
Politique

Politique suisse: au fond du fond de l’affaire Dittli

Que peuvent bien avoir en commun ce drame cantonal vaudois et l’étrange destin de Pierre Maudet à Genève? Ils révèlent les rivalités anciennes entre libéraux-radicaux et démocrates-chrétiens, proches lorsqu’il s’agit de s’opposer à la gauche, mais aux mentalités bien différentes. De Genève à Lausanne, c’est tout un système d’alliances, d’ambitions (...)

François Schaller
Culture

Capodistrias, l’architecte du fédéralisme

Figure trop peu connue en Suisse, où il a pourtant joué un rôle déterminant, ce médecin né à Corfou et formé à Padoue eut en réalité une carrière politique d’exception. Après la chute de Napoléon, qui avait dessiné les frontières de la Suisse, le pays se trouva divisé entre des (...)

Jacques Pilet
Politique

Les Européens entraînés dans le chaos

La guerre au Moyen-Orient nous concerne plus que nous ne le ressentons. Avec, bien sûr, les fâcheux effets économiques. Avec la dérisoire question des touristes bloqués. Mais, bien plus encore, parce qu’elle révèle nos faiblesses et nos contradictions.

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Blocus total de Cuba: quid du droit international?

Le blocus américain contre Cuba, qui dure depuis plus de six décennies, s’est intensifié début 2026, avec une pression maximale visant l’effondrement énergétique de l’île. Ces sanctions draconiennes plongent la population dans la misère et l’exposent à une grave crise humanitaire. Des juristes internationaux dénoncent ouvertement cette situation. Les médias, (...)

Urs P. Gasche
Politique

Russie-Ukraine: feu vert pour la Suisse

Alors que la guerre en Ukraine s’enlise, une étroite fenêtre diplomatique semble s’entrouvrir. Forte de sa tradition de neutralité et de médiation, la Suisse pourrait saisir cette occasion pour renouer avec son rôle historique et contribuer à relancer une dynamique de paix.

Guy Mettan
Politique, HistoireAccès libre

En faveur d’une Europe réconciliée, de l’Atlantique à l’Oural

Face aux tensions géopolitiques, l’Europe doit choisir entre l’escalade durable ou une nouvelle architecture de paix. Au-delà des logiques d’affrontement, une réconciliation avec la Russie, telle que la défendaient déjà De Gaulle et Churchill, offrirait une alternative à la fragmentation actuelle. Bien qu’elle puisse sembler utopique, cette perspective mérite réflexion, (...)

Klaus J. Stöhlker
Sciences & Technologies

Le marché de l’IA stagne face à son angle mort: la gouvernance de l’usage

Si l’intelligence artificielle gagne en puissance, la valeur qu’elle génère ne suit pas toujours la même trajectoire. Non pas parce que la technologie plafonne, mais parce que nos usages, nos cadres mentaux et notre gouvernance tardent à évoluer. Entre complémentarité humain-machine, littératie numérique et enjeux économiques, une question s’impose: et (...)

Igor Balanovski
Economie, Politique

L’attrait des villages

Pour les petites communes reculées, la survie démographique et financière est un exercice précaire. Si un Crésus sauve la mise à Crésuz, à Albinen, on paie pour éviter de disparaître. Tandis qu’aux Planchettes, on ferme l’école du village. Trois réalités d’une même fragilité.

Jacques Pilet
Economie, Politique

Affaire Epstein: trois millions de documents lèvent le voile sur un système financier opaque

La publication massive d’archives par le Département de la Justice américain relance l’affaire Jeffrey Epstein bien au-delà du seul volet sexuel. Réseaux bancaires suisses, flux financiers suspects, proximités politiques et soupçons de liens avec des milieux du renseignement: ces millions de pièces dessinent le portrait d’un dispositif d’influence tentaculaire dont (...)

Martin Bernard
Economie, Politique, SantéAccès libre

La transparence aurait peut-être permis d’éviter la catastrophe de Crans-Montana

Le label «confidentiel» peut servir à dissimuler des contrôles négligés, des fautes professionnelles et du népotisme, et pas seulement en Valais. Partout en Suisse, le secret administratif entrave la prévention, protège les manquements et empêche les citoyens de contrôler l’action publique.

Urs P. Gasche