Le mort en ce jardin

Norbert Creutz

Par Norbert Creutz · Publié le 5 août 2022 · 5 min de lecture

Le nouveau film de l'Italo-Suisse Silvio Soldini, «3/19 – Il giardino del Re», est une vraie réussite dans un genre de plus en plus délaissé, le drame psychologique. En mêlant crise du milieu de vie bien occidentale et crise migratoire à Milan, l'auteur de «Pane e tulipani» rappelle qu'il reste un cinéaste qui compte.

Sommaire

Depuis plus de trente ans qu’on suit le travail de Silvio Soldini, cinéaste milanais à moitié Suisse par son père, une évidence s’impose: avec Gianni Amelio et Nanni Moretti (ses aînés), Mario Martone et Paolo Virzì (ses cadets), l’auteur de La Brûlure du vent et Pane e tulipani peut aujourd’hui faire figure de «conscience» du cinéma italien. Il est en effet l’un des rares à être parvenu à tracer son chemin d’auteur avec une dignité sans faille, sans la moindre concession commerciale. C’est ainsi une admirable imperméabilité aux modes qui frappe dans 3/19, alias Il giardino del Re, onzième long-métrage de fiction (mais il réalise aussi des documentaires) qui nous raconte la crise d’une avocate d’affaires de quarante ans. Avant même que ne s’impose une sacrée maîtrise narrative, on apprécie déjà la modestie du style, dénué de toute esbroufe, et un regard sur Milan qui n’a guère changé depuis son succès inaugural de 1990, L’Air serein de l’Occident. 

Tout semble avoir réussi à Camilla Corti, qu’on découvre très occupée à négocier une obscure affaire de participations dans une entreprise et qui entretient une relation facile avec un bel amant. Un prix prestigieux lui semble même promis pour bientôt. Mais d’un autre côté, son immense appartement design paraît bien vide et froid, et sa relation avec sa fille adolescente, Adèle, bien superficielle. Et puis soudain, c’est l’accident. Un soir, un accrochage banal avec un scooter va servir de révélateur. Un accident sans trop de dommages pour elle (un bras immobilisé pour quelques semaines), mais dont elle apprend bientôt qu’il a été fatal au passager du scooter, un immigré clandestin, tandis que le conducteur a disparu. Conviée à la police pour une déposition purement formelle, elle s’en trouve plus perturbée que prévu.

Une culpabilité salutaire

«Laisse tomber. En quoi cela te regarde-t-il?» raisonne l’amant, Maurizio. Sauf que pour quelque obscure raison, elle n’y arrive pas et cherche dès lors inlassablement à en apprendre plus, au risque de négliger son travail. On voit venir le drame de bonne/mauvaise conscience, qui confronte la grande bougeoise à la précarité de «l’autre côté»? Il y a un peu de ça, sauf que Soldini et ses co-scénaristes (Doriana Leondeff, complice de longue date, et Davide Lantieri, une plue jeune recrue) sont bien trop intelligents pour se contenter d’un programme aussi basique.

Rongée par la culpabilité (traversait-elle vraiment à vert? aucun flash-back ne viendra nous l’assurer), Camilla finit par se rendre à la morgue pour voir le cadavre du jeune homme, probablement un Irakien. Son enquête lui fait certes découvrir deux-trois choses sur la vie de clandestin (papiers d’identité détruits, errance de foyers en soupes populaires), mais elle apprend également la procédure suite à une mort d’inconnu. Le sien a ainsi reçu le numéro de «3/19» (le troisième cas de l’année 2019), tandis que le titre alternatif du film, Il giardino del Re (le jardin du roi) fait référence à un vieux poème arabe retrouvé sur lui.

Un film de Soldini ne se concevant pas sans vie affective, Camilla est aussi attirée par la simplicité de Bruno, le directeur de la morgue. Divorcé comme elle, ce dernier a également une fille avec laquelle il semble avoir gardé un rapport enviable. Et c’est parti pour une relation, sauf qu’ils ont des modes de vie bien trop différents. Tandis qu’Adèle abandonne l’université sans en avertir sa mère pour se consacrer à un projet qui lui correspond davantage, Camilla, elle, va aussi être confrontée à des choix décisifs. Après une dernière chance d’aboutir dans sa quête lorsqu’elle retrouve par hasard son scootériste et le séquestre dans sa garçonnnière, mettant dans la balance un important rendez-vous professionnel aussi bien que sa relation avec Maurizio, cela passera par… l’idée d’offrir au moins une sépulture digne à son inconnu.

L’esprit de Milan

Ici, tout est imbriqué, confusément lié. Rien n’est simple, personnne n’est tout blanc, chacun commet ses erreurs et promène ses traumas (liés à la mort de sa sœur pour Camilla). Certains jugeront sans doute coupable le fait d’utiliser ainsi le drame migratoire comme déclencheur d’une affaire de nantis occidentaux. Mais ce serait intenter un mauvais procès à Silvio Soldini, grand cinéaste de Milan dans la lignée d’Alberto Lattuada. Rarement l’esprit de la capitale économique de l’Italie aura été aussi bien saisi qu’ici par un Soldini qui ponctue son film de brèves vues sur les toits de sa ville, comme en rappel au tableau choral de L’Air serein de l’Occident.

En trente ans, le cinéaste n’a pas faibli, rien soldé de son regard à la fois empathique et critique. Et une nouvelle fois, il ne s’est pas trompé en choisissant l’ex-mannequin Kasia Smutniak pour porter ce rôle exigeant. La star polonaise du cinéma italien lui confère toute l’intériorité requise pour nous rendre son personnage accessible, aussi attachant que complexe. A la fin du film, dans un «jardin» sur la belle côte ligure, une Camilla enfin réconciliée a accompli un pas décisif qui nous fait espérer une issue heureuse. Ne serait-ce que provisoirement, car est-il possible d’espérer plus ici-bas?


«3/19 – Il giardio del Re», de Silvio Soldini (Italie – Suisse, 2021), avec Kasia Smutniak, Francesco Colella, Caterina Forza, Paolo Mazzarelli, Antonio Zavatteri, Giuseppe Cederna. 2h00

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