La crise italienne est surtout économique et morale

Publié le 16 août 2019

Le président Sergio Mattarella et le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini. – © DR

Dans un autre pays, Matteo Salvini aurait dû démissionner sous le poids des scandales financiers qui entachent le financement de son parti. Le ministre de l'Intérieur, et leader de la Lega, revendique au contraire des élections anticipées et les «pleins pouvoirs», réminiscence de l'époque fasciste. Comment l'Italie a-t-elle pu en arriver là?

Quand on parle de l’Italie, les clichés ne sont jamais loin. Sa crise politique serait «un théâtre», de la «commedia dell’arte». Cette légèreté dans l’analyse embrouille la perception. Parce que l’on parle d’un pays qui a vu naître le fascisme, et pourrait nous en proposer une remix façon troisième millénaire, avec un gouvernement autoritaire, manipulant les réseaux sociaux. 

L’histoire, c’est vrai, ne se répète pas. Mais l’Italie de 2019 concentre tant de dérives que rien ne peut être exclu. 

Le quotidien La Repubblica vient de mettre en ligne une boussole de la crise du gouvernement, oscillant entre le retour aux urnes et le non-vote. Après une folle semaine où Matteo Salvini semblait dicter l’agenda, l’aiguille s’éloigne ostensiblement des élections anticipées. Le scénario d’une sortie de crise institutionnelle reste possible, mais difficile sur le long terme.

Pour comprendre la profondeur de la crise italienne, il faut la transposer dans un autre pays européen. On y apprendrait d’abord qu’un proche du Ministre de l’intérieur s’est rendu à Moscou l’an dernier pour obtenir des soutiens de campagne à hauteur de 65 millions de dollars. Ces révélations feraient scandale, d’autant que le parti se revendique souverainiste. On aurait confirmation ensuite que les leaders de ce même parti ont perçu 49 millions d’euros de manière indue pour le financement de leur campagne, la Cour de Cassation venant de confirmer que cette somme volée aux contribuables devra être remboursée.

S’ajouterait encore à cette tourmente une enquête démontrant qu’un sénateur proche du même ministre de l’Intérieur a obtenu d’une banque soucieuse d’ «établir de bonnes relations» un prêt de 750’000 euros sans la moindre garantie, affecté à l’achat d’un appartement au nom de sa fille.

Dans un autre pays que l’Italie, cet enchaînement de révélations acculerait certainement le Ministre de l’Intérieur, chef de son parti, à la démission. Mais depuis l’opération Mains propres, qui révéla dès 1992 les dessous de table qui finançaient les partis politiques, les Italiens sont las de ce genre d’affaires troubles et ne s’indignent plus des ingérences extérieures ou des abus. Comme rescapés d’une overdose après vingt ans de berlusconisme, ils préfèrent oublier que ces comportements faussent la démocratie et ne collent pas à la doctrine souverainiste de la Lega qui clame «Les Italiens, d’abord».

C’est ainsi qu’au cœur de l’été, Matteo Salvini, plutôt que de s’expliquer sur les millions de roubles ou d’euros, a pu demander aux Italiens de lui accorder «les pleins pouvoirs» lors d’élections anticipées. Il s’obstine à marteler que la crise des migrants constitue la première urgence pour l’Italie. C’est une tragique erreur de perspective.

Le poids démesuré de la dette

Le principal problème de l’Italie est sa situation économique et financière. Sur le papier, la péninsule est la troisième économie de la zone euro et elle est membre du G7, le club des puissances qui comptent. Mais depuis trop d’années, sa croissance est en berne. Le prestige du «made in Italy» ne compense pas la faiblesse du pouvoir d’achat et une démographie vieillissante. Le pays traîne comme un boulet le poids de sa dette: 2370 milliards d’euros, 130% de son PIB.  Chaque année, ce sont 65 milliards d’euros que l’Etat doit rembourser à ses prêteurs, une somme équivalente au budget qu’il consacre à l’éducation. A ce montant colossal sont venus s’ajouter 5 milliards supplémentaires depuis que la coalition du Mouvement 5 étoiles et de la Lega sont au gouvernement: le prix des déclarations à l’emporte-pièce des uns et des autres, qui a fait périodiquement monter le différentiel des taux d’intérêts entre l’Italie et l’Allemagne.

Quelles que soient ses couleurs partisanes, le gouvernement italien devra encore longtemps traîner ce boulet de dettes, et espérer s’en défaire progressivement. Quel que soit son parti, tout prochain président du Conseil est condamné à se muer en monsieur austérité à plus ou moins brève échéance, donc à renforcer son impopularité.

Clause guillotine budgétaire

Tenus par les règles de bonne gouvernance européennes, les gouvernements italiens successifs ont déjà mis en place des tonnes de réformes et de coupes budgétaires, sans parvenir à faire fondre durablement le boulet. Une des mesures vertueuses instaurées dans la loi budgétaire est la menace d’une hausse automatique de la TVA, heureusement contournée ces dernières années, mais qui réapparaît désormais, comme une guillotine à l’horizon du 1er janvier 2020. Si, d’ici là, un budget raisonnable n’est pas présenté, le taux de TVA passera de 22 à 25%, et même 26,5 en 2021. Pour les ménages de la classe moyenne qui vivent avec moins de 2000 euros par mois, cela signifie des dépenses supplémentaires de l’ordre de 500 euros par an. De quoi hypothéquer toute reprise de la croissance via la demande intérieure.

Avec la date du 15 octobre, délai pour présenter à la Commission européenne son projet de budget, ce rendez-vous va rythmer la crise du gouvernement italien.

Une autre échéance risque de singulièrement compliquer la vie des Italiens. Mario Draghi quitte la présidence de la Banque centrale européenne à fin octobre. Il ne pourra plus décider de politiques monétaires accommodantes pour son pays d’origine. Le nom de l’homme, qui a réduit les taux d’intérêts à presque rien afin de donner des liquidités aux entreprises et aux particuliers pour doper la croissance, est toutefois cité comme papable en cas de gouvernement dit «technique» (une option souvent pratiquée ces dernières décennies, lorsque la situation politique était confuse et qu’il fallait urgemment remettre de l’ordre vis-à-vis des partenaires européens ou des marchés).

Matteo Salvini instrumentalise la crise des migrants, parfaits boucs émissaires, pour détourner l’attention de la population. Reste que, en pleine croissance économique, forte d’une jeunesse bien formée qui aurait du travail, l’Italie serait certainement plus à l’aise avec son rôle géographique de porte d’entrée dans l’Union européenne.

Une trivialité sans limites

La dérive économique – la fin du miracle italien qui avait vu le pays redécoller après la deuxième guerre mondiale – a fait le lit de la dérive morale. Dans les sondages, Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi, n’est plus qu’à 6% des intentions de vote. Mais vingt années de berlusconisme vulgaire, vingt années d’abaissement du débat politique à un niveau trivial, ne s’effacent pas par magie parce que d’autres guignols à l’égo surdimensionné ont envahi la scène. En matière de politique, une majorité d’Italiens n’a guère de convictions propres et est prête à donner son vote au plus offrant.

Des médias que l’on n’écoute pas 

Contre-pouvoir naturel, la presse est affaiblie, en Italie comme ailleurs par l’effondrement des recettes publicitaires. Les journaux sont peu lus et suivis, même lorsqu’ils révèlent le scandale de financement de la Lega. Les télévisions feuilletonnent l’actualité politique sans beaucoup d’efforts d’explication ou de mise en perspective. Les réseaux sociaux sont abondamment utilisés par la Lega et par le Mouvement 5 étoiles pour abrutir l’opinion, et la gaver de fausses nouvelles ou de propagande.

Les intellectuels – quand il en reste tant l’université a été affaiblie par les programmes d’austérité à répétition – se taisent ou sont inaudibles pour le plus grand nombre.

La justice fonctionne, mais sa dénonciation des abus s’enlise dans de longues procédures, et perd de son impact.

Le pape et les évêques appellent régulièrement à plus de solidarité avec les migrants, et fustigent les dérives populistes. Mais la religiosité de beaucoup d’Italiens est à géométrie variable: ils écoutent l’Eglise quand elle condamne les homosexuels, pas lorsqu’elle leur demande de faire preuve de compassion vis-vis des plus pauvres. 

Un pays d’immigrés devenu raciste

C’est ainsi que, dans une Italie qui a envoyé aux quatre coins du monde des millions d’immigrés, le racisme contre les migrants et le racisme tout court se sont installés. Il ne s’agit plus seulement de l’exaspération envers le manque de solidarité européenne dans la prise en charge des migrants, mais de l’expression crue de la haine des autres. Longtemps marginalisés, les «fascistes du troisième millénaire» de Casa Pound ont pignon sur rue. Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur, n’a pas mis la moindre énergie à lutter contre leurs exactions ou leurs démonstrations de force, de plus en plus fréquentes.

Bien au contraire. Lorsqu’il a réclamé des élections anticipées, Matteo Salvini a dit vouloir obtenir non pas une majorité pour gouverner, mais les «pleins pouvoirs», utilisant des expressions d’un discours de Benito Mussolini en 1922, à l’aube de son hégémonie. Cette parenté a à peine été soulignée. Contrairement à l’Allemagne, l’Italie ne cultive pas la mémoire du fascisme, de ses origines et de son incroyable développement pendant deux décennies.

L’autre Italie, sans leader

Il y a bien sûr une autre Italie, qui s’indigne, qui dénonce les dérives, qui siffle Salvini lorsqu’il investit les plages ou les places dans un climat de campagne électorale permanente. Il y a une société civile, solidaire, citoyenne qui agit à l’échelle locale et associative.  Mais elle n’a pas de leader, ni de programme autre que de résister à la déferlante populiste et à ses effets dévastateurs.  

Comme la britannique, la gauche italienne peine à se fédérer pour contrer les souverainistes. L’ancien président du Conseil, Matteo Renzi, devenu sénateur, a vu dans la crise actuelle le moyen de revenir peut-être au pouvoir en jouant les sauveurs. A ce stade, il s’est peu concerté avec Nicola Zingaretti, désigné ce printemps secrétaire du parti démocrate (PD). Une scission serait catastrophique. Leur dilemme porte sur l’opportunité de s’allier avec le Mouvement 5 étoiles pour barrer la route au leader léghiste, crédité de 40% des intentions de vote en cas d’élections anticipées.

On peut comprendre les états d’âme du PD. Se voulant anti-système et anti-capitaliste, les 5 étoiles ont «bouffé» du PD pendant des années. Tout était bon pour abattre le PD, et dans une certaine mesure, le mouvement a réussi à capter les voix des déçus d’une gauche gouvernementale profondément européiste.

La boîte noire des 5 étoiles

Mais, de fait, le mouvement piloté de manière obscure par une famille d’entrepreneurs de l’informatique, les Casaleggio, est une boîte noire aux décisions imprévisibles et à la fiabilité plus que douteuse. La transparence sur la manière dont sont déterminées les prises de position n’existe pas, camouflée derrière un système de vote pseudo-démocratique, dont personne ne peut assurer la qualité. Des hackers l’ont piraté, sans émouvoir le moins du monde les militants.

En treize mois de gouvernement, les 5 étoiles ont surtout prouvé leur absence de compétence, même si le premier ministre, Giuseppe Conte, essaie de faire bonne figure.

En cas d’alliance avec le mouvement 5 étoiles, on peut parier que le PD prendrait l’ascendant sur ses partenaires pas très expérimentés comme La Lega l’a fait. Ou alors pronostiquer une faillite morale pour un parti qui représente tout de même un cinquième de l’électorat, et la seule alternative dans un pays où les partis n’ont plus beaucoup de crédibilité.

Les institutions font de la résistance

Une seule figure d’autorité et d’intégrité demeure: le président Sergio Mattarella. C’est lui qui a la responsabilité de désigner le chef du gouvernement. En cas de motion de censure ou de démission des ministres léghistes, il peut décider de nouvelles élections ou explorer d’autres formules de coalition gouvernementale. Pour l’heure, les commentateurs notent que les institutions – le parlement et le président – ont bien résisté aux coups de boutoir de Matteo Salvini. Elles sont bien plus fortes que ces tweets rageurs.

L’édifice institutionnel italien n’a pas bonne presse. La République italienne a connu 64 gouvernements depuis sa proclamation en 1946. La durée de vie moyenne de l’exécutif est d’une année à peine. Et pourtant, ces institutions ont survécu au terrorisme et à la mafia, et elles offrent une panoplie de mesures pour contrer les excès.

Avant d’être élu à la présidence, le Sicilien a été juge à la Cour constitutionnelle. C’est aussi un Européen convaincu, qui a réussi jusqu’ici à forcer le gouvernement Lega-5 étoiles à respecter le cadre communautaire.

Redresseur de comptes

Outre l’échéance budgétaire, l’Italie doit nommer, en accord avec Ursula von der Leyen, son commissaire européen. Afin d’éviter de nouvelles élections cet automne, Sergio Matterella pourrait charger une nouvelle équipe de préparer ces échéances et d’élaborer une loi électorale qui diminue le nombre de députés et de sénateurs tout en assurant une meilleure représentation.

Si le PD et les 5 étoiles ne parviennent pas à s’accorder sur un programme commun, le président peut désigner un gouvernement de techniciens. Il avait déjà été tenté par cette option au printemps 2018, et avait consulté Carlo Cottarelli. Cet économiste, qui a travaillé pour le FMI, est l’auteur de plusieurs ouvrages traçant des pistes concrètes pour remettre en ordre les finances italiennes. Son dernier livre Les sept péchés capitaux de l’économie italienne vient de recevoir un prix.

Et pourquoi pas une femme?

D’autres noms circulent et même ceux de femmes! L’Italie n’a en effet jamais eu de première ministre. Ancienne présidente de la Chambre (jusqu’en 2018), auparavant porte-parole du Haut Commissariat des Nations-Unies pour les réfugiés, Laura Boldrini est citée. Elle est issue d’un petit parti écologiste de gauche et est la bête noire de Salvini. Constamment attaquée sur les réseaux sociaux, elle affiche une ligne humaniste, et incarne cette Italie qui ne veut pas confier le pouvoir à Salvini.  Elle est l’antithèse des rodomontades machistes et racistes, devenues hélas dominantes dans l’opinion, grâce à Berlusconi puis à Salvini. Elle symbolise, avec le président Mattarella et quelques autres, la capacité de résilience de l’Italie.

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