Publié le 5 août 2022

Manifestation pro-choix à Washington, le 14 mai dernier. – © Elvert Barnes – via Wikimedia CC

Plus divisés que jamais sur les questions de société, à commencer par l’accès à l’IVG, les Etats-Unis nous incitent à réfléchir sur le désenchantement des Lumières et sur ce que certains dénoncent comme le fondamentalisme des droits humains. Des deux côtés de la barricade, ce n’est plus la raison mais les passions qui prennent le dessus.

Passés stupeur et tremblements, s’il n’y a pas lieu d’évoquer l’hystérie, la décision de la Cour suprême américaine d’abolir l’arrêt Roe vs. Wade et de laisser à chaque Etat le droit de fixer ses propres règles en matière d’avortement, oblige les esprits éclairés à reconnaître leurs mirages. On aimerait tant que la Terre ne soit pas plate, hélas, par endroits elle l’est. L’accès à l’IVG, a fortiori sur simple demande et sans restriction, reste principalement l’apanage des démocraties occidentales. La plupart des pays en voie de développement l’interdit, allant, dans certains coins les plus charmants du monde, jusqu’à la qualifier d’homicide aggravé, comme c’est le cas au Salvador.

Qui s’en émeut? Pourquoi autant s’indigner de la position des juges américains alors qu’en Europe non plus, on n’échappe pas aux rigorismes barbares, que ce soit en Pologne, à Malte ou en Andorre?

De facto, l’affreusement conservatrice Cour suprême américaine a fait sienne l’attitude de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) qui se décharge sur les Etats-membres de l’UE de la tâche de définir légalement le statut de l’homme avant sa naissance et de le protéger, ou pas. En conséquence, la législation européenne ne sanctifie aucun droit à l’avortement, sans toutefois s’y opposer. Clairement, l’interdiction de l’avortement ne viole pas la Convention européenne. Pis, la CEDH a précisé à plusieurs reprises que l’article 8 de la Convention européenne relatif au droit à la vie privée et familiale, à son respect et à sa protection, ne saurait en aucun cas s’interpréter comme un droit à l’avortement. Or c’est précisément au nom de la protection de la vie privée, garantie par la Constitution américaine, que la Cour suprême a tranché en faveur de Jane Roe, en 1973, offrant in fine l’accès à l’avortement à toutes les Américaines.

N’en déplaise aux féministes qui ont en fait leur slogan, sur le plan légal nos corps ne nous appartiennent pas entièrement: pas plus qu’on ne peut se faire avorter au troisième trimestre, on n’a le droit de vendre son rein au marché Saint Quentin ou de sniffer de la coke à la table du Grand Véfour. 

«Chaque genou doit s’incliner, chaque langue se confesser»

Croyez-le ou pas, loin de provenir du bréviaire d’un paroissien versaillais, ces vers inspirés sortent d’un album rap de Kanye West, intitulé nomen omen, «Jesus is King» (2019). Qu’on l’apprécie ou pas en tant qu’artiste, l’ex de Kim Kardashian vend des millions de disques et se place au sommet de la branchitude planétaire avec sa marque de prêt-à-porter Yeezy. Toute sa foi chrétienne ne le détourne certes pas d’une consommation compulsive de porno, mais elle a été suffisante pour que le rappeur milliardaire, grand admirateur et ami de Trump, se projette lui-même à la Maison Blanche en 2020: «Je suis le candidat de Dieu!» Imaginez un instant pareille déclaration de la part d’un présidentiable en Europe, y compris dans la très catholique Pologne…

Sans oublier qu’en plus d’avoir promis la prière à l’école et l’interdiction de l’avortement, après avoir essayé d’inciter sa propre femme à avorter et en avoir fait plus tard un acte de contrition en public, celui qui se fait désormais appeler «Ye» a pris l’engagement devant ses potentiels électeurs «d’éliminer les produits chimiques des déodorants et de la pâte dentifrice, car ils affectent notre capacité à être au service de Dieu.» Publiée par le très sérieux Forbes, l’interview de West donne mesure du gap qui sépare les mentalités américaine et européenne. 

70% des Américains se disent chrétiens. 60% croient au paradis et 49% à l’enfer. 80% des évangélistes rejettent le darwinisme et défendent mordicus que le texte biblique est d’une vérité littérale, c’est-à-dire considèrent que tout ce qui est écrit dans la Bible est à prendre au pied de la lettre. 53% des protestants américains ignorent que Luther a été à l’origine de la Réforme. Allant d’un folklore spirituel mêlé à de l’ignorance, et prêts par-dessus tout à appliquer la justice divine ici-bas, Army of God, Crusade for Life, US United for Life, Survivors of the Abortion Holocaust, Feminists for Life et ainsi de suite, les associations Pro Life des plus déterminées et dangereuses ne se comptent plus…

Dans son mal écrit et trop long roman Un livre de martyrs américains, Joyce Carol Oates note, parfaitement lucide: «Il y avait bien plus de croyants aux Etats-Unis que de laïques; parmi eux, la grande majorité était chrétienne. Un chrétien convaincu acceptait l’idée que, si telle était Sa volonté, Dieu pouvait lui parler directement: il aurait été illogique d’être un chrétien croyant et de nier que Dieu ou le Christ ait ce pouvoir.» Luther Murphy, un de ses protagonistes, membre de l’Eglise missionnaire de Jésus de Saint-Paul, n’a pas eu besoin d’entendre Dieu pour pulvériser au fusil de chasse un médecin «avorteur». A défaut de qualités littéraires, le pavé d’Oates impressionne par la méticulosité avec laquelle la romancière restitue la nébuleuse de ces soldats chrétiens qui dressent des listes de mises à prix de têtes d’infirmières et de médecins pratiquant l’avortement en toute légalité. Il faut être bien naïf pour imaginer que la récente décision de la Cour suprême plonge brusquement l’Amérique dans un cauchemar sans nom. L’accès à l’IVG n’a jamais cessé d’y susciter polémiques et réactions d’une violence aveugle, auxquelles il faut ajouter des actions «pacifiques», telles que veillées devant des cliniques, pompeux enterrements de fœtus, ou intimidation de femmes souhaitant avorter. 

«Quitte-le, s’il est anti-IVG!»

En Pologne, où il a été lancé par un collectif pro-choix, Abortion Dream Team, ce slogan a soulevé un tollé auprès du public masculin, ce qui présumerait de son efficacité. Seulement, l’affaire s’avère plus complexe. Que ce soit en Pologne, aux Etats-Unis ou en France, les opposants à l’IVG ne se recrutent pas exclusivement dans le tant décrié patriarcat.

En 2020, seize femmes proches de la mouvance pro-life ont été élues au Congrès américain, évinçant à l’occasion des démocrates de leurs sièges. Deux ans plus tard, même l’ultra progressiste New York Times a dû reconnaître que le mouvement pro-life non seulement se féminisait à une vitesse grand V, mais de surcroit qu’il se rajeunissait. La génération des trentenaires éduquées et urbaines, opposé du cliché de la fermière à peine lettrée, conteste l’accès à l’IVG au nom d’arguments divers sans rapport avec la religion. Tantôt il s’agit de dénoncer «l’industrie de l’avortement» qui abuserait des femmes en détresse, tantôt de défendre «les droits de l’homme».

Moins fantasque qu’il n’y paraît de prime abord, ce dernier argument trouve ses appuis à la fois dans le serment originel d’Hippocrate qui interdit la pratique de l’avortement, que dans l’article 3 de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui établit un droit à la vie: «Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.» Les jeunes activistes anti-IVG aiment à s’affilier à la vertueuse lignée des militants des Human Rights. Et la nièce de Martin Luther King, Alveda King, membre de la Chambre des représentants de Géorgie, une républicaine ultraconservatrice et mère de six enfants, de conclure avec conviction: «Quand les jeunes rejoignent le mouvement anti-avortement, on peut être sûr que notre victoire est proche.» 

De l’autre côté de l’Atlantique, on y croit ferme. Eugénie Bastié, jeune éditorialiste au Figaro, considère que chaque IVG relève d’un homicide, sans pour autant oser appeler à poursuivre pénalement les 200’000 «criminelles» qui y recourent chaque année en France. Loin d’être isolée dans son radicalisme, on la voit, au contraire, épaulée par l’improbable collectif appelé «Survivants»: «Nés après 75, nous avons eu une chance sur cinq de ne pas voir le jour puisque l’on pratique en France 220’000 avortements pour 800’000 naissances.» Difficile de contester que les Françaises confondent parfois l’avortement avec une méthode de contraception. Reste que les «survivants», qui multiplient les actions ultra-médiatiques, omettent soigneusement de mentionner qu’avant la loi Veil, le nombre d’IVG ne différait pas radicalement de celui d’aujourd’hui, même s’il fallait avoir alors recours aux tricoteuses ou se rendre à l’étranger pour en bénéficier. Les Polonaises utilisent toujours cet argument, avançant le nombre de 35’000 avortements réalisés à l’étranger grâce à l’intermédiaire d’associations et de réseaux internationaux. C’est sans conteste le point essentiel à prendre en compte dans tout débat sur l’accès à l’IVG: on ne peut interdire que les avortements légaux. 

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