Enfer et paradis

Publié le 23 juin 2017

Des réfugiés afghans à leur arrivée à Lesbos (Grèce) en 2016, au moment de leur prise en charge par des volontaires de toutes nations. – © Zalmaï

Si seulement les Romands étaient les Grecs de la Suisse, comme l'affirmait naguère la «Weltwoche»! Car ce que font tant de Grecs et de volontaires étrangers pour aider les dizaines de milliers de réfugiés, parmi lesquels des Palestiniens de Gaza, qui débarquent chez eux est remarquable.

L’enfer

Victoria Square, Athènes, 5 heures du matin. Ils sont une douzaine à dormir par terre, une couverture sur la tête. Un peu plus loin, dans le parc, les centaines de tentes qui abritaient les réfugiés il y a un an encore ont disparu: la police a évacué tout le monde, y compris les ONG qui distribuaient habits, eau et nourriture aux quelque 2000 hommes, femmes et enfants pour qui le parc était devenu leur chez soi. Il reste encore un coin où, au petit matin, quelques dizaines de réfugiés plient bagages, avant l’arrivée des premières patrouilles de police. Certains ont des papiers, d’autres pas. Ils sont principalement Afghans et Pakistanais, mais depuis peu, il y a aussi des Palestiniens de Gaza.

Au petit matin, après avoir passé la nuit dehors… © Michael Wyler

Cette nuit, Mahmoud a aussi dormi dans le parc.

Je l’invite à prendre un petit déjeuner. Il sourit. Me demande s’il peut aussi faire venir son ami Hamid qui a passé la nuit sur la place Victoria. Nous nous installons au Café des poètes. Ils racontent.

Suite à un post sur Facebook critiquant le Hamas, qui, dit-il, consacre les centaines de millions qu’il reçoit en aide de l’Europe et de nombreux pays arabes à acheter des armes et entraîner des terroristes plutôt que de fournir eau et électricité aux Gazaouis, Mahmoud s’est senti menacé et a décidé de quitter Gaza.

Mahmoud, réfugié de Gaza. © Michael Wyler

Pas facile quand on sait qu’il faut payer cher pour quitter le territoire. Craignant que le Hamas ne laisse pas sortir, il échangé sa carte d’identité avec celle de son cousin (même âge et une certaine ressemblance). La frontière entre Gaza et l’Egypte étant en général ouverte quelques jours par mois, il y a une liste d’attente de plus de 20 000 personnes qui souhaitent obtenir le droit de sortie. Mahmoud a donc payé 1800 dollars au Hamas pour être inscrit en tête de liste. Après deux mois d’attente, en avril de cette année, il a pu sortir de Gaza, a payé encore 250 dollars aux policiers Egyptiens à la frontière et est arrivé à Athènes via la Turquie, payant 600 dollars son passage sur un Zodiac l’amenant à l’île de Chios.

Un tunnel à 1650 dollars

Hamid, la quarantaine, est à Athènes depuis l’automne 2016. «Nous sommes actuellement quelque 4000 Palestiniens ici, me dit-il. Bien sûr que je suis fâché de ne plus pouvoir aller travailler en Israël comme autrefois. Je leur en veux aussi de cette menace qui pèse tout le temps sur nous. Je peux toutefois les comprendre: ils ont peur. Par contre, je ne comprends pas l’Autorité Palestinienne de Abbas, qui nous prive d’eau et d’électricité, ni la terreur que le Hamas fait régner sur les habitants et encore moins le refus de l’Egypte d’ouvrir sa frontière avec Gaza, sous prétexte que nous serions trop proches des Frères musulmans.»

Sorti de Gaza à travers un tunnel reliant le territoire à l’Egypte avec une douzaine de compatriotes, Hamid a payé son passage 1500 dollars (somme dont les passeurs reversent 90 % au Hamas) plus 150 dollars par personne pour qu’on ferme les yeux côté égyptien.

Quitter la Grèce, mais comment?

Quel avenir pour Mahmoud et Hamid? Comme leurs compatriotes, ils aimeraient pouvoir s’installer en Europe, mais plus au nord. En Suède de préférence, où résident déjà des milliers de Palestiniens. 

Mais, quitter la Grèce n’est pas une sinécure. Il leur faut soit obtenir le statut de réfugié, une procédure administrative qui peut durer de nombreux mois et sans garantie de succès, mais statut qui leur ouvrira la porte à une carte de résidence en Europe.

Le premier pas vers l’asile. © Michael Wyler

Ou alors réunir chacun les quelques 5000 dollars exigés par les passeurs pour les amener en Suède. Via l’Italie, l’Allemagne et le Danemark.

Et de quoi vivent-ils, eux et leurs compatriotes? «Certains dorment dans la rue, d’autres squattent des appartements vides. Travailler? Difficile. Parfois on trouve un petit boulot au noir, à 1-2 euros de l’heure… Heureusement, il y a de nombreuses ONG (organisations non gouvernementales, ndlr) et privées offrant de la nourriture et des habits.»

Retourner en Palestine ? «Bien sûr, nous en rêvons tous, me dit Hamid. De préférence une Palestine sans un voisin colonialiste, sans une Autorité Palestinienne corrompue jusqu’à l’os et sans la dictature du Hamas. Une utopie donc», poursuit-il en riant.


2e partie du reportage: Après l’enfer, le paradis!

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

À lire aussi

Economie

La crise de la dette publique: de la Grèce à la France, et au-delà

La trajectoire de la Grèce, longtemps considérée comme le mauvais élève de l’Union européenne, semble aujourd’hui faire écho à celle de la France. Alors qu’Athènes tente de se relever de quinze ans de crise et d’austérité, Paris s’enlise à son tour dans une dette record et un blocage politique inédit. (...)

Jonathan Steimer
Politique

A confondre le verbe et l’action, on risque de se planter

De tout temps, dans la galerie des puissants, il y eut les taiseux obstinés et les bavards virevoltants. Donald Trump fait mieux. Il se veut le sorcier qui touille dans la marmite brûlante de ses colères et de ses désirs. Il en jaillit toutes sortes de bizarreries. L’occasion de s’interroger: (...)

Jacques Pilet
Philosophie

Notre dernière édition avant la fusion

Dès le vendredi 3 octobre, vous retrouverez les articles de «Bon pour la tête» sur un nouveau site que nous créons avec nos amis d’«Antithèse». Un nouveau site et de nouveaux contenus mais toujours la même foi dans le débat d’idées, l’indépendance d’esprit, la liberté de penser.

Bon pour la tête
Politique

Les fantasmes des chefs de guerre suisses

Il arrive que le verrou des non-dits finisse par sauter. Ainsi on apprend au détour d’une longue interview dans la NZZ que le F-35 a été choisi pas tant pour protéger notre ciel que pour aller bombarder des cibles à des centaines, des milliers de kilomètres de la Suisse. En (...)

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

PFAS: un risque invisible que la Suisse préfère ignorer

Malgré la présence avérée de substances chimiques éternelles dans les sols, l’eau, la nourriture et le sang de la population, Berne renonce à une étude nationale et reporte l’adoption de mesures contraignantes. Un choix politique qui privilégie l’économie à court terme au détriment de la santé publique.

Politique

L’identité numérique, miracle ou mirage?

Le 28 septembre, les Suisses se prononceront à nouveau sur l’identité numérique (e-ID). Cette fois, le Conseil fédéral revient avec une version révisée, baptisée «swiyu», présentée comme une solution étatique garantissant la souveraineté des données. Mais ce projet, déjà bien avancé, suscite des inquiétudes quant à son coût, sa gestion, (...)

Anne Voeffray
Politique

Démocratie en panne, colère en marche

En France, ce n’est pas tant le tourniquet des premiers ministres et la détestation de Macron qui inquiètent, c’est le fossé qui se creuse entre la société et le cirque politicien, avec son jeu d’ambitions qui paralyse le pays. Le tableau n’est guère plus réjouissant en Allemagne, en Grande-Bretagne, en (...)

Jacques Pilet
Politique

Le voyage chahuté d’Ursula

Il est fait grand bruit autour d’une fable alarmiste, d’un incident minuscule lors du vol de la présidente de la Commission européenne entre la Pologne et la Bulgarie: la perturbation du GPS attribuée à la Russie et facilement surmontée comme cela est possible sur tous les avions. Quasiment rien en (...)

Jacques Pilet
EconomieAccès libre

Nos médicaments encore plus chers? La faute à Trump!

En Suisse, les médicaments sont 50 à 100 % plus coûteux que dans le reste de l’Europe. Pourtant, malgré des bénéfices records, les géants suisses de la pharmaceutique font pression sur le Conseil fédéral pour répercuter sur le marché suisse ce qu’ils risquent de perdre aux Etats-Unis en raison des (...)

Christof Leisinger
Politique

Le trio des va-t-en-guerre aux poches trouées

L’Allemand Merz, le Français Macron et le Britannique Starmer ont trois points communs. Chez eux, ils font face à une situation politique, économique et sociale dramatique. Ils donnent le ton chez les partisans d’affaiblir la Russie par tous les moyens au nom de la défense de l’Ukraine et marginalisent les (...)

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Microsoft s’enrichit sur le dos des Palestiniens

Selon des révélations étayées par des sources issues de la multinationale américaine et des services secrets israéliens, un cloud spécial a été mis en place pour intercepter les communications de millions de Palestiniens. Des données qu’Israël utilise pour mener sa guerre de représailles ethniques dans la bande de Gaza et (...)

Bon pour la tête
Politique

La géopolitique en mode messianique

Fascinés par le grand jeu mené à Anchorage et Washington, nous avons quelque peu détourné nos regards du Moyen-Orient. Où les tragédies n’en finissent pas, à Gaza et dans le voisinage d’Israël. Où, malgré divers pourparlers, aucun sursis, aucun accord de paix ne sont en vue. Où un nouvel assaut (...)

Jacques Pilet
PolitiqueAccès libre

Pourquoi les Etats-Unis n’ont-ils pas encore interdit TikTok?

L’an passé, le congrès américain a décidé que le réseau social devait être interdit s’il restait en mains chinoises, ceci afin d’éviter que les données des étatsuniens soient récupérées par Pekin. Il s’agissait prétendument d’une question de «sécurité nationale». Mais le président Trump a pour la troisième fois reporté l’interdiction, (...)

Urs P. Gasche
Politique

Les Européens devant l’immense défi ukrainien

On peut rêver. Imaginons que Trump et Poutine tombent d’accord sur un cessez-le-feu, sur les grandes lignes d’un accord finalement approuvé par Zelensky. Que feraient alors les Européens, si fâchés de ne pas avoir été invités en Alaska? Que cette hypothèse se confirme ou pas, plusieurs défis controversés les attendent. (...)

Jacques Pilet
Culture

Des nouvelles de la fusion de «Bon pour la tête» avec «Antithèse»

Le nouveau site sera opérationnel au début du mois d’octobre. Voici quelques explications pour nos abonnés, notamment concernant le prix de l’abonnement qui pour eux ne changera pas.

Bon pour la tête
EconomieAccès libre

Comment la famille Trump s’enrichit de manière éhontée

Les deux fils du président américain viennent de créer une entreprise destinée à être introduite en bourse afin de profiter de subventions et de contrats publics de la part du gouvernement fédéral dirigé par leur père.

Urs P. Gasche