Comment se brouiller avec ses amis, la recette suisse

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 22 juillet 2022 · 4 min de lecture

Comment se brouiller avec ses amis, la recette suisse
Un tableau de Jan Steen (1626-1679). - © DR

Il y a parfois des voisins qui semblent prendre plaisir à semer la bisbille entre eux. Pour un oui ou pour un non. La Suisse en est là. Elle accumule les faux pas, les maladresses et même les provocations dans sa politique étrangère. Face à la France dans l’affaire de l’avion de combat − on en sait plus aujourd’hui −, face à l’UE, face maintenant aux amis de l’Ukraine qui voulaient faire soigner ici des blessés, ce que le DFAE refuse. Comment diable sortir d’une telle pétaudière diplomatique?

Sommaire

Le cas de Viola Amherd est particulièrement accablant. A l’heure du choix de l’avion, elle a commencé par dire que seuls les coûts et les performances doivent être pris en compte, aucune considération politique. Ce qui est une grosse bêtise. Aucun contrat de cette ampleur (six milliards) n’est signé sans contreparties politiques. Nulle part. Puis elle a feint d’ignorer les efforts des autres départements pour obtenir des avantages en cas d’achat du Rafale. Or on connaît maintenant les offres françaises, sur le soutien promis face à l’UE, sur une augmentation de la part due à la Suisse des charges sociales des frontaliers, et d’autres gestes amicaux. Elles figurent dans une lettre adressée au Conseil fédéral, à la demande de Ueli Maurer, le 28 juin 2021. Trois jours plus tard, le gouvernement annonçait le choix du F-35 américain. Une gifle diplomatique magistrale à la France. Et l’on s’étonne qu’elle donne des signes de mauvaise humeur. Comment en est-on arrivé à cette bévue? Par aveuglement pro-américain? Par naïveté si l’on pense de surcroît que le prix affiché, comme l’affirme Viola Amherd, n’augmentera en aucun cas? Par ruse? Pas impossible si l’on sait que la base de calcul selon les modèles à choix n’étaient pas les mêmes. Par soumission à ce que le stratège français Pierre Conesa appelle «le lobby militaro-intellectuel» dans son livre récent Vendre la guerre?

L’impasse des relations Suisse-UE

Ignazio Cassis ne fait pas mieux avec Bruxelles. L’impasse des relations Suisse-UE est totale. Or au retour de chaque voyage de la secrétaire d’Etat après des discussions à vide avec le commissaire en charge du dossier, notre ministre prend des airs de chien battu, accuse les partenaires de chercher noise. Les problèmes qui surgissent, pas seulement dans le domaine de la recherche, sont dus au torpillage subit et irréfléchi de l’accord-cadre en mai 2021. S’imaginer qu’un tel coup n’aurait aucun effet, c’est de la naïveté ou de l’ignorance: les textes sont clairs à cet égard. Sans pourparlers sérieux, les accords existants se vident peu à peu de leur substance. On peut penser ce que l’on veut du projet enterré, mais il y a un moment où il faut bien se poser la question: qu’avons-nous gagné avec cette rupture? Rien. Qu’avons-nous perdu? Plusieurs avantages concrets et surtout la confiance des interlocuteurs. Et toujours pas l’ombre d’un plan B solide et clairement revendiqué. 

A ce serpent de mer, le DFAE en attelle un autre. La définition de la neutralité. Aux dernières nouvelles, elle serait désormais «coopérative». Cela sonne bien mais pas clair. On peut traduire ainsi: on collabore avec les amis, pas avec les autres, avec les gentils, pas avec les méchants. Le contraire même du concept de neutralité. Un oxymore. 

Pas bien compris? Rassurez-vous, les partenaires étrangers ont aussi de la peine avec les zigzags de notre politique. Ils retiennent surtout qu’avec la reprise sans nuances, sans réserves, de toutes les sanctions européennes et américaines contre la Russie, nous avons choisi notre camp et bazardé de fait notre bonne vieille neutralité. Elle a toujours été à géométrie variable, mais là, il n’en reste vraiment plus grand chose. 

Une décision choquante du DFAE

Est-ce pour tenter d’en sauver un petit bout que le DFAE vient de prendre une décision incompréhensible? L’Ukraine et ses alliés voulaient envoyer en Suisse, comme vers d’autres pays, des blessés de guerre. Les cantons étaient prêts à les accueillir. Les services d’Ignazio Cassis ont refusé. Au nom de la neutralité! Avec un curieux raisonnement: une fois guéris, ces réfugiés pourraient rentrer chez eux et reprendre les armes. Là, on patauge dans l’absurde. Ukrainiens et Ukrainiennes peuvent venir sans problème, attendre un permis de séjour, voyager même de temps à autre dans leur pays… s’ils sont en bonne santé. Les fracassés, eux, ne peuvent pas être accueillis dans nos hôpitaux. 

Cette dernière décision est choquante au regard de l’histoire. Lors des deux guerres mondiales du siècle passé, la Suisse a accueilli par milliers des rescapés provenant des puissances en guerre. Blessés ou pas, internés comme on disait, ils furent bien traités, en attendant qu’ils puissent rentrer chez eux. 

On sait maintenant que l’entourage du malheureux ministre des affaires étrangères n’a cure de la perspective historique, sur ce dernier sujet comme dans le dossier européen. Ces diplomates de bureau préfèrent brasser des considérations juridiques. Dont les bases sont aussi floues que les errances du gouvernement tout entier face aux soubresauts du monde. 

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Jacques Pilet