Le fétichisme des milliards

Publié le 1 juin 2020

Injecter des milliards pour relancer l’économie, d’accord. A condition de relancer aussi l’esprit d’entreprise et le goût du risque, dans l’UE comme en Suisse. – © Pixabay

Les fétiches que les sorciers agitent au village pour le préserver des mauvais sorts ont leur utilité. On aurait tort de s’en moquer. D’autant plus que nous avons les nôtres. Les puissants dressent le doigt vers le ciel et il pleut des milliards. Partout. Pour conjurer le trou d’air économique. Mais tant d’eau sur le sol peut s’écouler sans effet, ou le fertiliser. Qu’en sera-t-il?

Il est fort raisonnable d’aider les entreprises les plus fragiles à préserver les emplois, à éviter leur faillite. Un peu moins en les arrosant de dettes qui se rappelleront au souvenir à d’autres mauvais moments. Est-il permis, sans passer pour un néolibéral ou un complotiste, de s’interroger sur le sens de ces sommes astronomiques déversées en toute hâte dans un moment de peur? Il était en tout cas troublant de voir ces Sages bien suisses, d’ordinaire près de leurs sous, longtemps obsédés par l’équilibre des comptes, qui soudain changent d’échelle. On parlait hier de millions, de deux-trois milliards par-ci et par-là, et avec des mines douloureuses. Or face à cette crise, on jongle avec des dizaines milliards. Au moins une centaine au niveau de la seule Confédération. Pourquoi pas? Mais quelle révolution des mentalités!

Cet argent, surgi de quelques clics, servira-t-il seulement à tenir le coup dans une mauvaise passe? Ou sera-t-il investi pour l’avenir? Où? Et comment?

Les plus euro-grincheux devraient le reconnaître: l’Union européenne s’est posé la question. Emmanuel Macron, Angela Merkel et Ursula van der Leyen ont conçu un plan de relance qui semble passer la rampe des 27 en dépit de l’opposition des «frugal four», des «quatre radins» (Danemark, Suède, Pays-Bas et Autriche). Notons au passage que les pays de l’est, d’ordinaire si critiques envers «Bruxelles», ne bronchent pas. Ils trouvent l’idée bonne, n’ayant jamais dédaigné les milliards des fonds structurels, financés par les pays riches au nom de la solidarité continentale.

Il s’agit donc d’une première: l’UE ne s’est jamais endettée. Elle le fera, dans le cadre de son budget, pour aider les régions les plus frappées par la crise. Le remboursement ne se fera pas au prorata des sommes reçues mais selon la clé habituelle de répartition des charges communautaires. Pour les Allemands, c’est un pas énorme, tant est grande leur réticence à soutenir les budgets des pays qu’ils considèrent comme excessivement dépensiers.

Les porteurs de cette initiative précisent deux points importants. D’abord ils rappellent la nécessité, pour compenser l’effort, d’enfin imposer les profiteurs gigantesques (GAFA & Co). Ensuite ils soulignent que ces ressources devront servir à l’investissement, au futur. Plus qu’à combler les trous immédiats. Ils citent ainsi la nécessité de meilleurs équipements hospitaliers, de la transition énergétique, de la recherche. Fort bien, mais les Etats sont d’abord préoccupés à panser les plaies sociales, à financer le chômage qui progresse partout, explose même en France. Ce qui est louable. Mais si l’on ne veut pas que les cohortes de sans-emplois s’enfoncent à long terme dans le désespoir, il s’agira bel et bien de créer de nouvelles activités.

Cette réflexion a été peu présente dans les discours des dirigeants suisses. Quelques vagues allusions à l’avenir. Des mots, des bonnes intentions. Rien de précis en fait. Or ce qui peut faire redémarrer la machine économique et sociale, ce sont des projets concrets. Des plus modestes aux plus ambitieux. Où sont-ils? A quand le souffle renouvelé de l’esprit d’entreprise? On ne le sent guère frémir ces temps-ci. Comment oser? Comment se projeter en avant? Quand toute une société est obsédée par les précautions, en quête de retenue et de repli…

A force de se prévenir contre tous les risques, celui du virus, celui de la récession, celui de la dépendance de l’étranger, celui du changement climatique, on tue le goût-même du risque. Et sans lui, ce sera la régression. Les vitrines abandonnées de nos rues, les hôtels à moitié vides, les industries souffreteuses. A quoi bon repeindre le restau si la clientèle craint de s’y rendre? A quoi bon se mettre en quatre pour vendre les produits de la ferme au marché si tout est fait pour renforcer les géants de la distribution? A quoi bon s’obstiner à développer une start-up si c’est la corde de la dette au cou? A quoi bon miser sur la technologie de l’hydrogène si les politiciens verdis ne pensent qu’à faire place au vélo?

Seuls les banquiers, en toute circonstance, garderont le sourire, occupés à brasser les milliards. Les classes moyennes paieront au bout du compte via les impôts. Les plus fortunés, eux, n’ont guère de souci à se faire. Et il y aura moins de bruit au bout des jardins de leurs villas, des jets privés au cas où les compagnies d’aviation s’étioleraient.

Aider les victimes est un devoir. Imaginer les lendemains et les façonner l’est aussi. Pour cela, la grande trouille aide peu.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Politique

Sommet d’Ankara: le revolver d’Erdogan ou le suicide stratégique de l’Europe

Le sommet de l’OTAN des 7 et 8 juillet 2026 marque-t-il le moment où l’Europe a définitivement basculé d’une logique de dissuasion vers une logique de préparation à la guerre? Il a en effet consacré une évolution stratégique qui pourrait rapprocher progressivement l’Europe d’une logique de confrontation durable avec la (...)

Hicheme Lehmici
Histoire

Quand la Suisse soutenait les génocidaires du Rwanda

Le récent livre de Anne Emery-Torracinta éclaire un sombre chapitre de la coopération suisse. Et ses causes aussi, comme l’aveuglement de la Direction du développement et de la coopération (DDC) qui, aujourd’hui encore, fonctionne comme un Etat dans l’Etat, enfermée dans sa logique, sans guère considérer les enjeux politiques. Question (...)

Jacques Pilet
Politique

Damas, Beyrouth, Ankara: la nouvelle carte du Levant

Pendant que la France mise sur la reconstruction syrienne et que l’Iran cherche à revenir dans le jeu régional, le Liban, lui, reste à l’écart, oublié du cortège présidentiel français et des priorités diplomatiques. Entre insécurité persistante et rivalités de puissances, Paris joue seul sa carte au Levant, sans filet (...)

Sid Ahmed Hammouche
EconomieAccès libre

A son tour, l’UBS s’en prend à l’AVS

Lors de la session d’été, le Parlement a refusé de financer de manière raisonnable la 13e rente AVS. C’est maintenant au tour du géant bancaire de passer à l’attaque en proposant une refonte radicale du système de prévoyance vieillesse en Suisse. Les bénéficiaires de ce remaniement? Le secteur financier, y (...)

Marco Diener
Sciences & TechnologiesAccès libre

A qui profitent les nouvelles technologies?

Les nouvelles technologies sont souvent présentées comme des progrès inéluctables. Mais à force de vouloir tout numériser, ne crée-t-on pas des systèmes plus coûteux, plus vulnérables et plus profitables aux grandes entreprises qu’aux citoyens?, se demande notre lecteur Michel Vonlanthen suite à la lecture de l’article de Martin Bernard «Euro (...)

Bon pour la tête
Politique

L’affaire Abunimah ou la faillite de l’Etat de droit suisse

En 2025, Ali Abunimah, un journaliste palestino-américain, était arrêté à Zurich. Enfermé pendant trois jours, il a été expulsé, menotté. Depuis, la Confédération, désavouée par les tribunaux, a reconnu ses torts. Mais elle continue d’esquiver la question centrale: sur ordre de qui Abunimah a-t-il été arrêté? Quels conflits d’intérêts ou (...)

Laurent Desaison
Politique

Service de renseignement ou de propagande?

Le récent rapport présenté par Serge Bavaud, chef du Service de renseignement de la Confédération depuis novembre 2025, sonne l’alarme: la Russie mène une «guerre hybride» contre la Suisse. Le but est évident: inquiéter la population afin qu’elle accepte l’incessante augmentation des crédits militaires.

Jacques Pilet
Economie, Société

Euro numérique, la première brique d’un crédit social européen?

L’euro numérique vient de franchir une étape importante au Parlement européen. Présenté comme un gage de souveraineté financière et un «filet de sécurité» en cas de crise, le projet inquiète pourtant ses détracteurs. Derrière la promesse technique se profilerait l’infrastructure d’un argent «programmable» aux relents de crédit social à la (...)

Martin Bernard
Histoire, Culture

Comment l’Inde a transformé le monde

«La Route de l’Or», de William Dalrymple, qui vient de paraître aux Editions Noir sur Blanc, raconte la période durant laquelle l’Inde ancienne a étendu son empire intellectuel et économique, tant à l’Est qu’à l’Ouest. Et comment celui-ci a décliné, en partie parce que les Indiens ont donné aux Européens (...)

Patrick Morier-Genoud
Politique

Justice et politique, l’opaque méli-mélo

La Suisse fait volontiers la morale au monde entier. La leçon de démocratie commence par la séparation des pouvoirs et l’indépendance des juges. Fort bien. Mais chez elle, qu’en est-il? Le coup d’œil est troublant.

Jacques Pilet
Economie, Politique

La «paix» au Proche-Orient nous sauvera-t-elle de la crise économique?

Du brut à l’hélium, du soufre au naphta, la guerre américano-israélienne contre l’Iran a mis à nu la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. L’accord de paix entre Washington et Téhéran ouvre la voie à une décrue. Mais la paix ne suffira pas à refermer aussitôt des plaies économiques qui mettront (...)

Sid Ahmed Hammouche
PolitiqueAccès libre

La Suisse fracturée?

C’est en tout cas ce que redoute Thomas Aeschi, chef du groupe parlementaire UDC au Conseil national. Il lance un cri d’alarme après le rejet de l’initiative sur la Suisse à dix millions qu’il avait concoctée avec ses amis il y a quatre ans.

Jacques Pilet
Politique

La mise en spectacle du monde et ses trompe-l’œil

De tout temps, les puissants ont usé de leur image et de leur verbe pour s’affirmer. Dans des mises en scène cadrées, contrôlées. Mais avec la technologie d’aujourd’hui, la fiction devient envahissante. Le G7 d’Evian, qui n’a rien produit de concret, ne fut qu’un show orchestré. Scruté aussi par une (...)

Jacques Pilet
Politique, Histoire

Signaux clairs et sombres de l’Ukraine à l’Europe

La guerre finie, tôt ou tard, l’Ukraine s’arrimera plus encore à l’Europe. Ce qu’elle souhaite ardemment. Mais sous quel visage? Moderne et démocratique ou dans l’emprise des ultra-nationalistes néo-nazis honorés à Kiev?

Jacques Pilet
Politique

Tunisie, la grande désillusion

Sous le régime de Kaïs Saïed, le pays qui incarna le «printemps arabe» est devenu une vaste cage. Économie sinistrée, presse muselée, opposants derrière les barreaux: quinze ans après la révolution du jasmin, la Tunisie se bat contre ses vieux démons.

Sid Ahmed Hammouche
Politique, Sciences & Technologies

Les grandes oreilles d’Elon Musk pourraient espionner l’Europe depuis la Suisse

A Loèche, en Valais, l’installation de 40 antennes Starlink relance les inquiétudes autour de la souveraineté numérique suisse. Derrière ce projet porté par SpaceX se profile la question de l’accès des autorités américaines aux données transitant par le sol helvétique. Entre soupçons d’anciennes collaborations avec la NSA et extraterritorialité du (...)

Martin Bernard