Gare au wokisme!

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 11 octobre 2024 · 2 min de lecture

Gare au wokisme!
Dans le cortège de la grève féministe à Genève, le 14 juin 2023. © Hyruspex — Travail personnel - CC BY-SA 4.0

Une fois franchie la pédante introduction d’un prof de philosophie neuchâtelois, nous découvrons les définitions, les réflexions politiques et les alarmes de notre ami Jonas Follonier, rédacteur en chef du «Regard libre». Survol bienvenu des dérapages d’une idéologie aux contours flous qui s’est étendue ces dernières années, notamment dans les écoles, les universités et à la RTS. Encore à la mode mais de plus en plus contestée. Le hic, c’est que ses tenants les plus revendicatifs sont réticents à débattre. A preuve les débats houleux dans les aulas académiques, à Genève, à Neuchâtel et ailleurs, où des intervenants ont été conspués, bousculés, empêchés de parler.

Le mot «woke», l’éveil, importé des Etats-Unis, renvoie à une noble cause, le refus des discriminations raciales. Il s’est étendu à l’affirmation des minorités sexuelles, transgenres et autres, et aussi à la défense des femmes. Posées en victimes systématiques du harcèlement, «ressenti» ou réel, du sexisme, des violences trop souvent meurtrières, des disparités salariales (pas partout!)… Pas question de nier ces problèmes plus que préoccupants, mais lorsque ceux-ci tournent à l’obsession, à la généralisation, on entre dans une vision aberrante de la société. Au risque d’amener les opposants, eux aussi, à un regard simpliste et réducteur.

Certains cas cités dans cet essai sont hallucinants. Par exemple, lorsque la RTS conditionne son soutien aux producteurs de films au respect de tout un catalogue d’exigences, quant aux propos de l’histoire, au nombre de femmes dans les équipes techniques, dans la distribution des personnages, elle tue la créativité. Aujourd’hui les Tanner, les Soutter n’auraient pas de chance auprès de notre télé moraliste. Qui par ailleurs promeut «le langage épicène et inclusif».

A y songer on constate que les puristes du wokisme se prennent les pieds dans le tapis des contradictions. Les jongleries de l’écriture nouvelle manière accroissent les difficultés des écoliers qui apprennent le français. Certains discours sont sous-tendus d’une hostilité à l’Occident qui serait par nature patriarcal et néocolonialiste. Or dans la plupart des pays d’Asie, d’Afrique et même d’Europe (à l’est surtout), ce charabia est perçu comme le signe du déclin de notre société. Si un étudiant chinois en français, découvrant Molière et Racine, apprend que certaines de leurs réparties sont suspectes de sexisme, même habitué à la censure, il doit bien se marrer.

La mise en garde? Ne sombrons pas dans le nombrilisme, nous tâter pour savoir si nous ressentons, les uns, les unes et les autres, quelque oppression. Laissons les philosophes plus ou moins patentés patauger dans la définition du phénomène et ouvrons plutôt les yeux sur la politique, la vraie. Elle offre de vastes perspectives d’amélioration de la condition humaine. Dans sa langue à elle.


«La diffusion du wokisme en Suisse», Jonas Follonier, Editions Slatkine, 120 pages.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Fasciste! Antisémite! Extrême droite! Ou quand la politique touche le fond

GéopolitiqueArticle

Fasciste! Antisémite! Extrême droite! Ou quand la politique touche le fond

A force d’être brandies à tout propos, ces étiquettes finissent par vider les mots de leur sens et par empêcher tout débat contradictoire. Une dérive qui n’est pas sans conséquences pour la démocratie. Et qui finit même par se retourner contre ses auteurs en alimentant le succès des partis qu’ils cherchent à marginaliser. La cause des succès récents de l’AfD en Allemagne n’est pas à chercher ailleurs.

Guy Mettan

La neutralité, la gauche et la guerre

GéopolitiqueArticle

La neutralité, la gauche et la guerre

La gauche suisse, historiquement porteuse des luttes pour la paix, se retrouve divisée face à l'initiative sur la neutralité. Tandis que PS, Verts et SolidaritéS rejoignent une union sacrée avec la droite et les milieux économiques pour la combattre, une minorité pacifiste et internationaliste y voit au contraire un outil de non-alignement face aux impérialismes. Entre désir de sanctions, dépendance croissante à l'OTAN et bons offices oubliés, cette fracture interroge: comment les gauches peuvent-elles retrouver un chemin commun vers la paix?

Anne Voeffray

«Immorale», «myope», «indifférente»: le vieux procès de la neutralité suisse

GéopolitiqueArticle

«Immorale», «myope», «indifférente»: le vieux procès de la neutralité suisse

La neutralité helvétique est aujourd’hui au cœur de nombreux débats. J’en rappelais quelques enjeux dans mon article de la semaine dernière. Prenons maintenant un peu de hauteur historique pour rappeler que la Suisse n’a pas toujours été un îlot de paix au cœur de l’Europe. Et qu’il existe des précédents méconnus au moralisme anti-neutralité, qui ne sont pas sans ressembler à la situation actuelle.

Martin Bernard