Le poids de l’histoire, révélateur et si lourd

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 25 avril 2025 · 5 min de lecture

Le poids de l’histoire, révélateur et si lourd
Deux vieillards allemands dans le ruines de Berlin en mai 1945. - © Shutterstock

Les tragédies du 20e siècle laissent plus de traces dans l’âme des peuples qu’on ne le dit dans le brouhaha de l’actualité. Lorsque le bientôt chancelier d’Allemagne veut livrer à l’Ukraine les missiles Taurus capables de frapper Moscou, lorsqu’il désigne tous les jours la Russie comme un péril global, celle-ci se sent provoquée. A oublier les traumatismes du passé, des irresponsables jouent avec le feu.

Sommaire

La présidente de la Commission européenne et la commissaire aux affaires étrangères vitupèrent et menacent les Etats qui seront représentés à Moscou le 6 mai pour la commémoration de la défaite du Troisième Reich. On ne doit pas rappeler que l’URSS, avec les Alliés, a vaincu le nazisme. Au prix de 25 millions de morts. Une «contre-manifestation» aura lieu à Kiev, dans une Ukraine où une part de la population s’est battue avec les Soviétiques et une autre aux côtés des Allemands. 

Qu’Européens, Russes et autres pays autrefois fracassés n’aient pas réussi à célébrer ensemble les 80 ans de la fin du cauchemar hitlérien, c’est pathétique. Et dangereux. Se surarmer n’est pas se protéger, c’est préparer la guerre, tôt ou tard. Ou, mieux dit par le pape François à la veille de sa mort: «Aucune paix n’est possible sans véritable désarmement.»

Le cas de l’Allemagne est plus que troublant

Son ministre de la Défense, Boris Pistorius, socialiste, appelle la population à devenir «kriegstüchtig», apte ou appliqué à la guerre. Le mot même que rabâchait Goebbels. Aucun parallèle de situations, mais la musique du discours, ça compte.

Quant à Friedrich Merz, le champion du zigzag qui annonce tout le contraire de ce qu’il a promis pendant sa campagne, il tente de faire oublier l’état brinquebalant de la République fédérale en brandissant la peur d’une guerre sur son sol. Cet ex-dirigeant de BlackRock, le mégagéant qui investit d’ores et déjà en Ukraine, se souvient-il de son grand-père entré dans le parti nazi en 1938? Sans doute plus de son père, soldat détenu quatre ans dans les geôles soviétiques. Pas sûr néanmoins qu’il mesure l’effet de ces incessantes tirades antirusses chez le grand voisin, hier encore précieux partenaire. Pas sûr non plus que cet affichage belliqueux serve sa position politique bien qu’une majorité d’Allemands soit favorable au «soutien de l’Ukraine». L’AFD, à droite de la droite, plus critique à cet égard, est en ascension dans les sondages, avec une intention de vote de un sur quatre au détriment de la CDU. 

Le passé: clé de compréhension ou poids émotionnel pénalisant

 On songe à la «ministre» européenne des affaires étrangères, Kaja Kallas, estonienne, dont la mère a été déportée en Sibérie en 1940, à l’âge… de six mois, dans les bras de sa maman. Son ascendance a été accusée de collaborations d’une part avec le nazisme, d’autre part avec le communisme soviétique. Cette histoire familiale explique sans doute son emportement contre la Russie d’aujourd’hui. Contreproductif dans la phase actuelle où l’Europe tente de reprendre pied dans la nécessaire négociation de paix.

S’il y a un pays européen où les blessures de l’histoire sont encore vive, c’est bien l’Ukraine. Son pan galicien, autour de Lviv, est encore marqué par l’idéologie hypernationaliste de Bander, l’allié des nazis. Dans l’est russophone, on n’a pas oublié la guerre menée dès 2014 par l’Etat contre les autonomistes devenus séparatistes, la mise à l’écart de la langue maternelle, la suspension des rentes vieillesse, les milliers de victimes. Il ne s’agit pas de justifier l’insensée et illégale agression de la Russie. Il s’agit de comprendre. Peut-on encore se livrer à cet exercice sans reprendre le catéchisme d’un camp ou de l’autre?

Ce souci d’aborder froidement la complexité, de se souvenir de l’histoire, c’est affaire d’honnêteté intellectuelle mais pas seulement, c’est aussi une approche utilitaire. Trump l’a appris à ses dépens, lui qui voulait en finir avec la guerre en deux coups de cuillère à pot. Macron également qui se voyait trop vite parader devant les troupes tricolores et britanniques sur le terrain, pour «garantir le cessez-le-feu», disait-il. Poutine enfin qui comptait sur son pote américain d’occasion pour arrêter le massacre et le voit aujourd’hui pressé surtout de mettre la main sur les ressources du sol et du sous-sol ukrainiens. 

A l’est, la grogne monte

Faute de considérer toutes les pièces du jeu, les dirigeants européens vont au-devant de sérieuses déconvenues chez eux. Le «récit» simplifié et dominant est certes puissamment matraqué par les médias. Il n’empêche que beaucoup de simples contribuables, dans tous les pays, s’interrogent sur la pluie de milliards déversées à Kiev. Selon Zelensky lui-même, une bonne part n’arrive pas aux destinataires. Discrètement empochée au départ, en chemin, à l’arrivée? La grogne monte, soigneusement tue, dans plusieurs pays. Jusqu’en Pologne où l’on s’irrite du va-et-vient des voitures du luxe ukrainiennes. Même dans la sage Tchéquie où l’inflation sévit et où le coûteux soutien à Kiev pourrait peser sur les élections. En Roumanie aussi où l’opposition réprimée demande des comptes à ce sujet au gouvernement si solidaire avec «l’Occident». 

Le pacifisme est mort avant le pape

Pâques était l’occasion autrefois de manifestations en faveur de la paix. Ce n’est plus l’habitude. Cette année, il s’est trouvé moins de mille obstinés à la réclamer dans la rue à Berne. En Allemagne, en France, ailleurs en Europe, rien de rien. Mais la réalité des faits nous contraindra tous, tôt ou tard, à nous souvenir de l’appel de François. Ou alors nous marcherons vers une nouvelle apocalypse. En somnambules, comme il a été dit à propos de l’été 1914.

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