Le Kremlin aggrave les prélèvements tout en protégeant les catégories dont dépend son effort militaire. Une partie des revenus du pays dépend désormais de la poursuite de la guerre. Car celle-ci redistribue les richesses, favorisant certains secteurs et certaines régions au détriment d’une économie civile de plus en plus sous pression.
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Les Russes n’avaient pas fini de voter, le 20 septembre 2026, que leur ministère des Finances annonçait, à peine quatre jours plus tard, de nouvelles propositions fiscales. La facture a été présentée après les urnes et touche les revenus du patrimoine, les achats sur plateformes étrangères et les recettes supplémentaires des groupes miniers.
Ces annonces – méritant mieux qu’un énième pronostic de faillite russe – montrent de quelle manière un pouvoir peut prolonger une guerre tout en sollicitant davantage son économie civile, et ce sans créer systématiquement des perdants. Une guerre génère, en effet, des commandes ainsi que des augmentations ciblées de salaires et de primes.
En même temps qu’elle détruit des vies, une guerre redistribue des revenus. Comprendre sa durée exige d’analyser les ressources qu’elle absorbe, tout comme les dépendances qu’elle crée.
A cet égard, le choix des prélèvements est révélateur car le Kremlin ne sollicite pas indistinctement toutes les sources de revenus. Les autorités privilégient l’épargne, la consommation transfrontalière et les bénéfices exceptionnels des producteurs de matières premières. Comme les catégories directement rattachées à l’effort militaire sont ménagées, l’impôt devient du coup un instrument de hiérarchisation des activités, qui distingue celles qui financent la guerre de celles qui – forcément – la subissent.
En valeur absolue, l’alourdissement de la charge est substantiel à mesure de la succession des réformes. En 2025, le taux normal de l’impôt sur les bénéfices des entreprises est passé de 20 % à 25 %. En janvier 2026, la TVA a augmenté de 20 % à 22 %. Et, pour 2027, le ministère propose de soumettre les revenus du patrimoine – dividendes, intérêts, plus-values – jusqu’ici taxés à 13-15 % au barème progressif dont le taux marginal grimpe à 22 %. La rente se retrouve ainsi traitée selon la même progressivité que le travail. Quatre millions de contribuables s’apprêtent à subir une modification de leur imposition.
La guerre crée ses gagnants
En revanche, l’impôt distingue les catégories auxquelles il demande davantage de celles qu’il entend ménager, car les revenus des participants à la guerre seront préservés de cette extension. Une telle préférence fiscale induit déjà une redistribution profonde car (selon l’Atlantic Council) 65 % des régions russes proposaient en 2025 des primes d’engagement supérieures à un million de roubles. Des sommes tout à fait déterminantes pour des ménages aux revenus modestes.
Par ailleurs, les commandes militaires modifient aussi les perspectives locales. Les salaires manufacturiers ont augmenté de 78 % entre février 2022 et février 2025 dans la région de Sverdlovsk où se trouve le fabricant de chars Uralvagonzavod, selon cette même étude. Si cette hausse nominale avant correction de l’inflation ne mesure pas un gain équivalent en pouvoir d’achat, elle dévoile comment diffèrent les effets de la guerre d’un métier à l’autre, d’un territoire à l’autre.
Cette redistribution profite bien sûr aux salariés de l’armement, mais aussi aux régions accueillant les usines, les sous-traitants et les familles des recrues. Les primes militaires et les commandes publiques y font circuler des revenus soutenant à leur tour le commerce local et immobilier, dans un mécanisme contribuant à dissocier les perceptions de la guerre. Contrainte et appauvrissement pour une partie de la population, opportunité économique pour une autre.
Une économie civile sous pression
A l’écart de ces circuits, la pression se renforce progressivement du fait de la divergence accrue entre les industries militaires d’une part et une économie civile par ailleurs déprimée. Comme les ménages consacrant l’essentiel de leur budget aux dépenses indispensables disposent de peu de latitude pour absorber le choc, une vraie escalade des rémunérations dans l’armement coexiste avec une dégradation du quotidien de ceux exclus (pour une raison ou pour une autre) de ce secteur.
Pour solde, les comptes publics russes sont certes sous pression, mais celle-ci reste manifestement sous contrôle. Le déficit atteindra 3 % du PIB en 2026, contre 1,6 % initialement prévu. Pour 2027, le gouvernement prévoit 43 300 milliards de roubles de recettes et 48 800 milliards de dépenses, soit un déficit de 5500 milliards (57 milliards d’euros). Autrement dit, les prélèvements supplémentaires laisseront subsister un important besoin de financement.
Le problème n’est donc pas tant celui d’un épuisement immédiat de la Russie que d’un déplacement progressif de ses ressources. Car les travailleurs, les capitaux et les capacités industrielles orientés vers la défense ne peuvent être employés simultanément à moderniser les infrastructures, à développer les services publics et à préparer la croissance à venir. Au final, cette guerre — comme tous les conflits armés de l’Histoire de l’humanité — avantage certains revenus au prix d’un investissement moindre dans l’économie de demain.
L’endurance budgétaire — et une indéniable capacité d’adaptation — du Kremlin consiste à organiser autour de la guerre emplois et revenus. La Russie est donc encore largement en mesure de payer sa guerre. La question est de savoir ce que les Russes devront renoncer à produire, à consommer ou à investir pour que celle-ci continue.





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