Le Parlement veut tenir les journalistes en laisse. Un exemple.

Publié le 18 juin 2021

Christian Lüscher, avocat et conseiller national PLR/GE, membre du comité d’appui à l’accord en discussion, impliqué dans la censure d’un article de «Gotham City» à la veille de la votation sur l’accord commercial avec l’Indonésie. – © Parlement Suisse

Le Conseil des Etats s’est prononcé par 30 voix contre 12 pour une modification de la loi. Il sera désormais plus facile de recourir à un juge pour interdire la parution d’un article dérangeant. L’inquiétude de la profession, de Reporters sans frontières et de nombreux juristes n’a pas été prise en compte. Pas plus que l’opinion de la conseillère fédérale Keller-Suter, opposée au changement. Dès lors toute personne qui se sait mise en cause par une information en préparation peut bénéficier plus facilement d’une «mesure provisionnelle», d’une censure préalable, avant même la publication. Sans même que la défense soit entendue par le juge qui ordonne le blocage. Le tribunal examine ensuite le cas sur le fond et tranche, plusieurs mois après.

Cette incroyable limitation de la liberté de presse n’existe dans aucun pays démocratique. Elle était prévue aux Etats-Unis mais la Cour suprême a jugé de telles mesures contraires à la Constitution et les a abolies en 1971. Reste l’espoir que le Conseil national refusera d’aggraver encore la situation actuelle.

Les parlementaires qui ont voulu ce durcissement se justifient en arguant de la protection de tout un chacun. En réalité, la plupart des demandes de censure émanent de personnalités riches et puissantes, soucieuses de rester dans l’ombre. Les avocats spécialisés se frottent les mains et se montrent de plus en zélés à ce chapitre. Ariane Dayer, directrice des rédactions de TA Media, confiait à la RTS que ses journaux connaissent plusieurs interventions de la sorte par mois.

Cette problématique paraît bien lointaine pour le public. Un exemple l’illustre. La plateforme journalistique établie à Lausanne, Gotham City, spécialisée dans la criminalité économique, est aussi régulièrement harcelée. Au prix de considérables frais d’avocats. Son tort? Elle diffuse et explique les condamnations que prononcent les tribunaux à l’endroit de grands délinquants, blanchisseurs d’argent, escrocs de haut vol, oligarques internationaux, notamment sud-américains, africains et asiatiques, qui utilisent la place financière suisse et se font taper sur les doigts par les juges helvétiques. Ces journalistes racontent ce qui leur est arrivé dans une affaire à dimension politique.

A l’approche du scrutin sur l’accord Suisse-Indonésie où il fut beaucoup question d’huile de palme, Gotham City s’apprête à faire savoir savoir que la justice genevoise poursuit le magnat indonésien, Hashim Djojohadikusumo, actif notamment dans ce business et proche du pouvoir, frère du ministre de la Défense. Il devrait 100 millions au fisc de Genève où il a séjourné plusieurs années. Trois jours avant le vote, son avocat, Christian Lüscher, par ailleurs conseiller national (PLR/GE) et membre du comité d’appui à l’accord en discussion, fait interdire la parution de l’article. Evidente interdiction politique sur un terrain sensible: le texte fut finalement approuvé par 51,66% seulement des voix.

Or le 11 juin, trois mois plus tard, le Tribunal d’arrondissement de l’Est vaudois a libéré la publication, après avoir enfin entendu les arguments des journalistes. Aucun grief n’est retenu. Reste, pour ceux-ci, la facture de leur défenseur. L’oiseau en cause étant envolé, laissant une ardoise monstrueuse, il est douteux qu’il paie les dépens prononcés par le juge.

Ce cas concret suscite la stupeur à l’étranger. La revue américaine spécialisée, Tax Notes, lui consacre un long article. En Suisse? Indifférence. Les députés de gauche et verts qui ont tenté de freiner l’ardeur des censeurs ne s’égosillent pas. Le seul média suisse à avoir évoqué l’affaire du magnat indonésien est la plateforme alémanique Infosperber.

Les journalistes sont-ils si mal vus dans l’opinion publique? On leur reproche souvent de manquer de courage. De ne pas révéler les dessous du grand capital, si ce n’est de se mettre à son service. Ceux-là feront bien de se taire. Les coupables de certains silences, on les connaît désormais. Des avocats en quête de procès juteux pour eux et des parlementaires, certes gourmands d’exposition médiatique mais seulement à leur profit. Quelques-uns d’entre eux ayant tant envie de bâillonner les gêneurs.

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