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La Suisse que j’aime

Par David Laufer · Publié le 26 juillet 2024 · 10 min de lecture

La Suisse que j’aime
L'hôtel Waldhaus à Sils-Maria (GR). © Paebi - CC BY-SA 4.0

La visite d'un auguste palace de la vallée de l'Engadine offre des possibilités insoupçonnées d'admirer et d'aimer la Suisse. Pour toutes les raisons que l'on ne cite – hélas – plus.

Mes compatriotes, depuis environ 30 ans, ont adopté l’esprit cocardier. Les drapeaux suisses, inexistants dans mon enfance sinon sur les plaques minéralogiques, sont désormais partout. On les dessine même en sucre glace sur les caracs. Le fameux vote de 1992 sur l’UE a en effet marqué la naissance de ce type de patriotisme braillard et agité, jusqu’alors étranger à nos contrées, que l’on appelle le nationalisme. Ces émotions vociférantes m’ont toujours semblé obscènes dans mon pays qui, privilège parmi les privilèges, s’était toujours refusé à être une nation. C’est-à-dire un pays qui n’a pas réalisé son unité dans le sang. Quand tous nos voisins se sont constitués malgré de formidables contraintes externes ou internes, la Suisse moderne s’est construite grâce à ses voisins, sans verser de sang ou presque. Napoléon s’est fendu pour nous d’une première constitution. Son Acte de Médiation de 1803 garantissait au jeune Etat, que «la nature a fait fédératif», une place à part, protégée et garantie, entre les plus querelleuses des nations du continent. Dans cette situation à la fois dangereuse et privilégiée, sise sur un tas de rochers arides et infranchissables et collectant les revenus du péage le plus profitable d’Europe, la Suisse a longtemps grandi dans l’ombre bienfaisante de ses voisins. Elle a su profiter de leur passage, de leur industrie et de leurs exilés intellectuels ou monétaires. Restant toujours à l’écart des boucheries qui dressaient les princes les uns contre les autres, gardant en mémoire le souvenir cuisant d’avoir déclenché les guerres de religion qui avaient failli la faire disparaître, la Suisse est ainsi parvenue en 1945 sans essuyer de pertes et plus prospère que jamais. Et sans jamais s’en vanter, laissant ce sport douteux à tous ceux qui, autour d’elle, rêvaient constamment de revanche.

La politique ingénieuse et cynique menée durant la Seconde guerre mondiale avait offert à la Suisse la plus extraordinaire campagne de communication que l’on pût imaginer, dont le slogan aurait pu se lire ainsi: «Quand le continent tout entier se jette dans la gueule de l’enfer, les Suisses restent poliment devant la porte». Cette manifestation du respect de l’esprit, et non de la lettre, de la neutralité armée avait permis au pays d’attirer vers lui les capitaux du monde entier. Rien ne pouvait être plus sûr, plus stable et plus discret que la Suisse. Ces capitaux avaient offert aux Suisses un essor économique extraordinaire, même au regard des Trente Glorieuses. Le secret bancaire, cette disposition juridique fortuite, permettait à ces capitaux de circuler librement, échappant à des autorités fiscales étrangères pour huiler la mécanique industrielle helvétique. Dénuée de ressources naturelles et d’accès maritime mais dotée d’une situation à la fois centrale et inexpugnable, la Suisse, pendant presque deux siècles, avait fait de la prudence, de la discrétion et de l’observation calculée des outils de survie autant que de profit. Notre culture politique était donc fondée sur une conscience aiguë des rapports de force: dans ce petit pays où tout vient de l’étranger, la menace autant que l’or, la vantardise et la suffisance n’étaient pas seulement suspectes, elles signifiaient une ignorance coupable du passé autant que des raisons même de notre prospérité.

Tout cela a pris abruptement fin en 1992, lors d’un vote de rejet du projet européen qui s’est transformé en matrice d’une nouvelle conception de notre identité collective. Au lendemain de ce séisme politique en effet, nous n’étions plus redevables aux puissances qui nous entourent, nous leur étions désormais supérieurs, moralement et financièrement. En quelques années, être suisse est devenu en soi une raison de fierté. On est riche et on a échappé aux guerres parce qu’on est suisse. Un Suisse est, par la grâce de sa naissance, plus malin et plus raisonnable que ses voisins, ces mastodontes boursouflés. Il existe dans cet esprit provincial et ignare une menace, que je crois être existentielle, sur ce qui constitue les bases de quelque chose d’infiniment plus précieux que notre seule prospérité: notre destin collectif. Et il m’arrive d’en désespérer et de perdre jusqu’à mon sentiment d’attachement lorsque je suis confronté aux manifestations de cet esprit, si contraire à ce qui a fait la grandeur de ce petit pays.

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