Le déclassement géopolitique de la Suisse est-il irréversible?


Même s’il reste très aléatoire de faire des prévisions, il est légitime de se demander aujourd’hui ce que nos descendants, historiens et citoyens, penseront de nous dans 50 ans. A quoi ressemblera la Suisse dans un demi-siècle? A quoi ressembleront l’Europe, si elle n’a pas été «thermonucléarisée» entre-temps, et le monde?
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Nous vivons une accélération brutale du basculement de l’ancien ordre mondial, qui met la Suisse au défi de se réinventer. Même si ce n’est pas ce qu’elle aime faire, elle n’a pas le choix. Elle gérera ce basculement de manière proactive ou le subira comme une coquille vide ballottée par les flots de l’histoire. Le basculement de l’ordre ancien dans un nouvel ordre suppose grincements, turbulences et tremblements. Les plaques tectoniques géopolitiques sont en mouvement et personne ne peut prédire avec certitude à quoi ressemblera ce nouvel ordre, même si certains indices annoncent une redistribution fondamentale des rôles et des rapports de force. Globalement, l’Occident voit son hégémonie non seulement remise en question, ce qui est une réalité depuis déjà un certain temps, mais aussi se rapprocher de son terme. Ce que l’on appelait, non sans condescendance, le «Sud global» émerge, comme autrefois les nouvelles chaînes de montagnes. Au sein d’un Occident qui s’affaisse et qui comprend mal ce qui lui arrive, un petit acteur comme la Suisse observe, effarée, que son rôle plusieurs fois centenaire ne va plus de soi. La disparition de l’URSS et de son empire au début des années 1990 aurait pourtant dû l’amener à s’interroger fondamentalement sur ses relations avec ses voisins et, au-delà, avec le monde. Elle aurait peut-être réalisé qu’elle était, avec l’URSS, la grande victime de ce tsunami, avec la disparition du «besoin de Suisse neutre», et que le moment était venu d’imaginer d’autres formes de solidarité avec le monde, faute de quoi sa prospérité susciterait immanquablement des jalousies auxquelles il lui serait difficile de faire face.
La Suisse s’est précipitée dans le piège tendu par l’OTAN
Sortie de la guerre froide avec une très haute opinion, justifiée par ailleurs, de ce qu’elle avait apporté à la sécurité européenne, notamment lors du processus d’Helsinki, la Suisse n’a pas compris que sa neutralité pourrait être très vite contestée par un Occident se considérant comme le vainqueur de la guerre froide et déterminé à faire sortir la Russie de l’histoire. Si l’utilité de la neutralité suisse s’était logiquement imposée lorsque l’URSS inspirait peur et respect, elle avait perdu toute son utilité, dans sa forme «guerre froide», avec sa disparition, d’autant plus que, dorénavant, toutes les guerres seraient des guerres entre le bon (l’Occident) et le méchant (les autres). Comment rester neutre dans le récit fallacieux de confrontations entre Dieu et Satan? En réalité, les Etats-Unis d’Amérique entendaient imposer à toute la planète leur hégémonie. Candide et mal conseillée, la Suisse s’est précipitée dans le piège tendu par l’OTAN: l’adhésion au Partenariat pour la paix. Comment le lui reprocher, à une époque où il était difficile de lire les vraies intentions de Washington et de son bras armé en Europe? La plus grande partie de l’élite européenne allait aussi s’endormir et s’amuser. Pourtant, l’OTAN faisait de la résistance et refusait de s’effacer, comme le Pacte de Varsovie l’avait fait.
Même les multiples élargissements qui transformaient de facto l’organisation militaire de défense de l’Europe occidentale en une organisation de plus en plus offensive, visant à prendre à la gorge une Russie qui avait résisté aux risques d’implosion souhaités par l’Occident, n’ont pas alarmé les Européens. Les Allemands ont rêvé de constituer, avec l’énergie bon marché russe, un empire économique qui, comme Brzezinski en avait averti ses compatriotes, était susceptible de concurrencer et même de dépasser les Etats-Unis. L’explosion de Nord Stream et la guerre en Ukraine, dans lesquelles Washington a sa part de responsabilité de plus en plus établie, allaient siffler la fin d’une récréation qui se terminait symboliquement par la fameuse photo dans le Bureau ovale réunissant les petits poussins européens se serrant les uns contre les autres pour se tenir chaud et se donner du courage face au coq Trump triomphant!



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