Mondial 2022: pourquoi le boycott a été boycotté

Jean-Noel Cuénod

Par Jean-Noel Cuénod · Publié le 23 décembre 2022 · 5 min de lecture

Mondial 2022: pourquoi le boycott a été boycotté
L'Argentine célèbre sa victoire avec ses supporters lors du match contre le Mexique, le 26 novembre. - © Tasnim News Agency

Les appels au boycott du Mondial de football au Qatar sont tombés dans l’oreille de 8 milliards de sourds. La Coupe du Monde n’a jamais autant passionné les foules de la planète. Pourtant, les raisons ne manquaient pas de bouder la plus populaire des compétitions sportives.

Sommaire

Surexploitation des ouvriers étrangers, homophobie, discriminations sexistes et autres selon Amnesty International, nombreux soupçons de corruption sans oublier les circonstances, disons bizarres, de sa désignation comme pays d’accueil d’une Coupe du Monde de football, tout cela faisait du Qatar la cible privilégiée des campagnes de boycott.

Un boycott du regard en premier lieu puisque de nombreuses associations ou militants des droits de l’homme ont mobilisé les réseaux sociaux pour demander aux téléspectateurs de ne pas assister aux retransmissions des matches du Mondial. Eh bien force est de constater qu’ils ont boycotté le boycott pour reprendre une expression glanée sur Facebook!

Moderato, crescendo, fortissimo

Certes, Challenges révélait que seulement 54 millions d’Européens ont regardé le premier match de leur sélection nationale, soit 40 millions de moins que pour le Mondial 2018. Mais ce phénomène concernait avant tout l’Europe car ailleurs l’intérêt ne s’est pas démenti. Notre continent n’est plus du tout l’inspirateur du reste de la planète.

Ainsi, des nations qui n’ont pas de culture footballistique comme le Japon (belle équipe qui progresse!) et les Etats-Unis ont décroché des audiences inhabituelles, démontrant l’universalité exceptionnelle de ce sport.

Cette relative abstention européenne n’a pas résisté aux matches décisifs pour la qualification au tour suivant. Là, partout, les audiences ont monté en flèche pour culminer à la finale France-Argentine qui a atteint des scores «historiques» en France avec 25 millions de téléspectateurs pour une population de 67,5 millions d’habitants. Ce résultat a même approché des 30 millions (29,4) lors de la séance finale de tirs au but.

Boycott et serment d’ivrogne

La volonté européenne de boycotter a tourné au serment d’ivrogne, semble-t-il. Au début, on résiste vaillamment. Votre équipe obtient un bon résultat. On tient bon encore, mais c’est plus dur. Et puis voilà qu’arrive au programme le match décisif pour la qualification en huitième de finale. Alors là, on craque. On prend la télécommande et c’est parti pour nonante minutes de souffrances jouissives1.

La surexploitation des ouvriers, les pétrodollars de la corruption, les lois homophobes, la tutelle masculine sur les femmes n’ont pas pesé bien lourd, hélas. La chair est faible. Et l’esprit encore plus. A tout nous cédons, surtout à la tentation, disait Oscar Wilde.

Combat perdu d’avance

De toute évidence, le boycott était un combat perdu d’avance. Ses initiateurs n’ont sans doute pas pris la mesure du phénomène «football» qui est bien plus qu’une discipline sportive.

Si l’on se réfère à l’une des étymologies latines du mot religion – religare, soit relier – le football recèle en lui de nombreux facteurs religieux, avec ses temples, ses saints, ses damnés, ses drames, ses mythes, ses messes transmises urbi et orbi et ses dieux. Une religion à la fois polythéiste et matérialiste, étendue partout, dont les fidèles se comptent en milliards.

La force du Football (avec une majuscule, comme il convient à une déité) est née de ses multiples contradictions internes.

Sport égalitaire au sommet de l’inégalité

Tout le monde peut y jouer. Ses règles sont aisément compréhensibles; il ne réclame pas un équipement coûteux: un terrain, deux cartables pour les buts, un ballon piqué n’importe où et la partie peut commencer. Son langage est parlé par tous. Aucun sport collectif n’est aussi accessible.

Mais seuls les plus doués et les plus persévérants détiendront une petite chance de faire une carrière professionnelle. Si les amateurs doivent souvent payer leurs chaussures à crampons, Mbappé, lui, palpe 4,62 millions d’euros par mois, soit près de 193 euros par minute.

Le foot sert de guerre par procuration

Une guerre pacifique. Avec lui, nous ne sommes jamais loin de l’oxymore. A première vue, il pourrait assouvir, de façon peu coûteuse en vies humaines, ce besoin d’en découdre qui nous traverse peu ou prou.

Une source de communion universelle

Musulmans, chrétiens, juifs, bouddhistes, hindouistes, athées, agnostiques… le foot transcende les divergences souvent violentes entre les communautés. Les citoyens des pays jadis colonisés et les descendants de leurs colonisateurs assistent à la même compétition.

A contrario, il sécrète aussi la haine contre l’étranger, les insultes racistes, la frénésie nationaliste et les violences des hooligans.

Télescopage entre pauvres et riches

Par l’accès aisé à sa pratique, il a conquis la plupart des pauvres de la planète. Souvent, c’est du sein des plus démunis et des exclus de la prospérité que les plus grands joueurs sont issus. 

Sa popularité et sa puissance médiatique ont parallèlement attiré les plus grandes fortunes qui se sont arraché à coups de milliards ces anciens pauvres devenus vedettes. 

Cette situation ne suscite pas de rejet dans la mesure où elle donne l’illusion aux jeunes les plus défavorisés de pouvoir un jour atteindre la gloire et ses millions. Quant à leurs parents qui, sauf exceptions, n’ont pas pu atteindre le nirvana footballistique, ils participent symboliquement à la richesse des Messi, Maradona, Ronaldo qui furent des leurs. Les discours contre le foot-fric, ils s’en foutent. Royalement.

Le Football, c’est donc tout et son contraire. Loin de s’en trouver écartelé, il a réuni toutes ses contradictions en une synergie qui fait sa force et son indomptable puissance médiatique. Dès lors, tout boycott de ses messes était voué à l’échec, forcément.

Si d’aucuns veulent soutenir une cause par son truchement, qu’ils cherchent à l’accompagner plutôt qu’à s’y opposer. C’est d’ailleurs ce que de nombreux médias ont accompli en marge du Mondial 2022. Ils ont beaucoup parlé du Qatar, certes, mais souvent pour dénoncer les dérives de son régime autocratique et ses injustices criantes.

Tourner le dos au Football, c’est chanter des psaumes dans le désert.


1Oui, c’est du vécu…

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