Self qui peut!

Stéphanie Pahud

Par Stéphanie Pahud · Publié le 21 juillet 2017 · 1 min de lecture

Self qui peut!
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«Ces selfies, quelle horreur!»: tout le monde en fait, mais tout le monde les condamne. Stéphanie Pahud prend le contre-pied de ce jugement négatif: de l’auto-photo 2.0 considérée comme une thérapie.

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Bon pour la tête vous offre cet article en libre accès. Mais nous avons besoin de vous: Putsch communicatif

Le selfie est avant tout une conversation entre soi et soi (puisque l’on est à la fois modèle et photographe). Grâce à ce dédoublement, il a pour premier pouvoir d’être un auto-révélateur et un auto-fixateur: il permet de se regarder et de s’archiver en toute autonomie.

Mais voué à être diffusé, le selfie permet aussi, au-delà d’apparaître et de résister au temps, de témoigner de la valeur de cette apparition et de pénétrer des territoires sinon inaccessibles: véritable putsch communicatif, il est un moyen pour le quidam d’imposer sa légitimité à la face de ses vrais amis, mais aussi de ses collègues, de son dentiste ou d’une quelconque figure suivie, parce que convoitée, jalousée ou faisant office d’autorité ou d’étalon.

Outil  de personnal branding et d’autoplébiscite, le selfie est donc un vecteur de mise à l’épreuve de soi. Même si l’on s’en défend – mais alors, pourquoi ne pas se retenir de partager l’empreinte de ses crocs sur le dernier burger vegan tendance – , on publie un selfie pour obtenir une expertise: d’authenticité, de crédibilité, de normalité, de prestige. Grâce au nombre et au type de contacts et de like, on thésaurise, ou pas évidemment, un capital reconnaissance.  

Le selfie permet aussi de «se dissocier» pour mieux «se rassembler». Les selfies n’affichent souvent que des morceaux de corps: bouches, yeux, grimaces, torses ou gambettes. Cette incitation au (re)collage de ces bribes permet de se rappeler que nos identités sont non seulement hybrides, mais par ailleurs toujours in progress.

Les selfies sont encore des désactivateurs d’interprétations possibles. Ils exposent certes, forcément, au regard de l’autre, mais ils permettent néanmoins symétriquement de s’y soustraire. Le selfie peut en effet s’inscrire dans une stratégie de résistance aux normes-cages. Certains selfies sont ainsi plus socio-centrés qu’égo-centrés. Pour reprendre les termes d’Annie Ernaux différenciant autobiographie et autosociobiogaphie, au travers d’un selfie, qui est une forme de récit de soi, il s’agit parfois moins «de dire le « moi » ou de le « retrouver » que de le perdre dans une réalité plus vaste, une culture, une condition, une douleur, etc.» (L’écriture comme un couteau, 2011).  

Un centre virtuel d’excitation

Pour toutes ces raisons, le selfie peut presque être considéré comme une thérapie. Dans Petite anatomie de l’image, le peintre et photographe Hans Bellmer explique que pour détourner son attention de la douleur d’une rage de dents, on peut enfoncer ses ongles dans la peau: on créé une dent virtuelle, un autre centre d’excitation, pour déprécier l’existence du foyer réel de la douleur. Par analogie, on peut considérer que le selfie est de même un centre virtuel d’excitation: on crée un soi extérieur, un autre centre d’attention, pour «se supporter» à distance. Pour citer Bellmer: «L’expression, avec ce qu’elle comporte de plaisir, est une douleur déplacée, une délivrance».

Mais, ne tombons pas dans le déni, le selfie reste une pratique dangereuse, qui demande de l’audace, de l’inconscience, ou du moins une résistance musclée au sarcasme  – «Seyant ce petit maillot» – et à la mauvaise foi – «Les années n’ont pas de prise sur toi ma chérie!». Les selfies sont des espaces où sont sans pitié mis en opposition (de classe, de sexe/genre, de croyances) les individus. Or l’humain n’est pas par défaut bienveillant. Les regards-jugements portés sur les selfies sont multiples et s’additionnent: moral, esthétique, professionnel, épidermique, sensuel, sensoriel… Et sur les réseaux sociaux, pas de suspension volontaire de l’incroyance, comme au cinéma ou dans la pub. Malgré l’apparition de certaines stratégies de fictionnalisation – essentiellement des filtres qui décorent, allongent, bronzent ou camouflent – le selfie n’est pas dans le régime du «y croire ou pas», il est, comme la presse, soumis à la vériconditionnalité, à l’obligation du dévoilement du «vrai»: le retour sur image est fatalement un retour direct sur self, et peut être particulièrement perfide et mortifiant. Self (seulement) qui peut, donc!


MUDAC, Exposition Miroir Miroir
Pauline Escande-Gauquié [sémiologue], Tous selfie! Pourquoi tous accro?, Paris, Les Nouvelles Editions François Bourin, 2015.
Elsa Godart, Je selfie donc je suis, Paris, Albin Michel, 2016.
Bertrand Naivin. Selfie. Un nouveau regard photographique, Paris, L’Harmattan, 2016.

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