Résister à l’emprise technologique

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«Si demain, Mercedes décidait d’arrêter toute relation avec la Suisse, cela ennuierait beaucoup les utilisateurs de véhicules de la marque, il n’y aurait plus de pièces de rechange pour les garagistes. Mais cela ne changerait rien pour le reste du pays. Par contre, si Microsoft décidait de faire la même chose, tout s’arrêterait en Suisse: les hôpitaux, les entreprises, les écoles…» Cette remarque de Bruno Giussani, au Livre sur les quais, à Morges, lors d’une discussion publique début septembre, a marqué les esprits.
Journaliste, podcaster et auteur, il a fait paraître en 2025, chez Georg Editeur, Moins d’Amérique dans nos vies, un essai qui dénonce notamment la dépendance des entreprises et des Etats européens aux serveurs et logiciels des multinationales américaines, ce qui donne à celles-ci — de plus en plus alignées sur leur gouvernement — un pouvoir démesuré de contrôle et d’influence allant jusqu’à la capacité d’en refuser l’accès à tout moment.
Aujourd’hui, il publie chez Equateurs un Manuel de résistance à l’emprise technologique, sous-titré «Comment ne pas se laisser manipuler à l’ère de l’intelligence artificielle». Une lecture indispensable, alors que cette fameuse IA est désormais constante dans nos pratiques, qu’on le veuille ou non.
Survolons le contenu du livre
Premier constat, les chatbots (aussi appelés «agents conversationnels», soit un programme informatique conçu pour simuler une conversation par texte ou par voix) ne sont ni neutres ni objectifs. «Peu importe que l’orientation donnée à la machine soit liée à des raisons légales ou à des choix culturels, idéologiques ou commerciaux. L’essentiel à ne pas oublier, c’est que la capacité de déterminer ce qu’un chatbot répond confère le pouvoir de manipuler l’interlocuteur. De nous manipuler, en tant qu’individu et en tant que société.»
C’est d’autant plus inquiétant qu’arrive l’IA agentique, qui «pourra prendre en charge la gestion de votre emploi du temps, la coordonner avec vos collègues (ou plutôt, avec les agents de vos collègues), remplir des formulaires, gérer des documents, faire des achats et réservations en votre nom», etc.
Bruno Giussani n’est pas technophobe: «Refuser l’IA n’est bien évidemment pas une option: aucune technologie, une fois imaginée puis concrétisée, ne peut être désinventée.» Par contre, il se dit «résistant technologique». C’est-à-dire quelqu’un qui n’est pas prêt à perdre en sens et en liberté «ce que nous gagnons en rapidité et en efficience». Il constate, avec James Giordano, un neuro-éthicien étatsunien: «Nos cerveaux sont, et seront, les champs de bataille du XXIe siècle.» Notamment par le biais de la guerre de l’attention, celle dont les stratégies ont pour but de nous faire passer le plus de temps possible devant les écrans de nos smartphones, de nos tablettes, de nos ordinateurs… Ainsi captivée, notre attention est de plus en plus coupée du réel, captive de ceux qui veulent nous vendre marchandises et propagande. L’IA est une arme très efficace dans cette guerre: «Les systèmes de Google signalent que le web a connu une expansion de 45 % depuis l’arrivée de ChatGPT et ses semblables.»
«Nous sommes en transition, d’un monde où l’information était principalement (ou entièrement) générée par les humains vers un monde où elle sera principalement créée, à très grande échelle, par des machines.» Et nous voilà soumis à une saturation cognitive. Bruno Giussani cite Michel Lévy-Provençal, curateur de TEDxParis: «Plus la machine devient capable, plus elle produit. Plus elle produit, plus nous devons traiter. Plus nous devons traiter, moins nous pouvons penser. Nous sommes connectés à tout, mais présents à rien.» «Déjà les stoïciens, il y a près de deux mille ans, nous disaient qu’on devient ce à quoi on prête attention.»
Un labyrinthe de miroirs personnels
Un chapitre parle de notre relation avec les IA conversationnelles, lesquelles nous enferment dans un labyrinthe de miroirs personnels. Il se conclut avec une citation de l’écrivain Georges Bernanos: «Le danger n’est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre toujours plus croissant d’hommes habitués, dès l’enfance, à ne rien vouloir de plus que ce que les machines peuvent donner.»
Concernant les réponses données par l’IA, Bruno Giussani précise que «les machines sont programmées pour donner la priorité à la fluidité et à la persuasivité plutôt qu’aux faits», et que le constat que la majorité des réponses sont justes nous habitue «à accepter comme « vrai » ce qui n’est qu’une expression probabilistique».
Dans le livre, se pose également la question de l’hypnocratie: «Elle ne contrôle pas les corps. Elle ne réprime pas les pensées. Elle induit plutôt un état de transe permanent.» Aussi celle des interactions avec notre cerveau, notamment au sujet des lunettes connectées ou, plus radicalement, des «approches dites invasives, comme celle de l’entreprise Neuralink, qui consistent à implanter physiquement des électrodes dans le cerveau.» Tout ça alors que les réglementations peinent à s’imposer, même si le Parlement latino-américain et caribéen, le Parlatino, a établi une loi type sur les neurodroits.
Comment résister
Comment, alors, résister à l’emprise technologique? Tout d’abord en ne la niant pas, en en observant les effets sur notre vie quotidienne et notre cognition. En admettant les aspects positifs, par exemple de l’IA, et en les appliquant pour le profit de tous plutôt que celui des entreprises de la technologie. Ensuite, en reconnaissant nos biais de pensée et ceux des autres. Dans le fond, il s’agit toujours de la même question: souhaitons-nous vraiment nous soumettre aux entreprises? Sommes-nous d’accord de livrer nos données personnelles en échange de quelques renseignements pratiques (la pizzeria de mon quartier est-elle ouverte?), de rapidité (écris pour moi une petite annonce pour vendre ma vieille voiture), d’un illusoire soutien psychologique (je suis déprimé, ma compagne m’a quitté)…
Pour entrer en résistance, il faut sans doute aborder les choses du point de vue de l’éthique, c’est-à-dire de la politique, au sens noble du terme.
Cela passe, entre autres, par le refus d’un monde où «les espaces de délibération collectifs sont contrôlés par des entreprises privées. Où les technologies de l’influence façonnent notre imaginaire. Où la valeur se mesure en clics. Où l’on connaît de moins en moins la réalité des choses et de plus en plus son portrait, le narratif, la mise en scène».
Bruno Giussani ne cite pas Guy Debord dans son livre. Il n’empêche que le concept de société du spectacle élaboré par celui-ci en 1967 reste d’actualité: «Tout ce qui était réellement vécu s’est éloigné dans une représentation».
Dans quel monde voulons-nous vivre? Dans quelle réalité? Nous souhaitons-nous libres ou soumis à l’emprise technologique?

«Manuel de résistance à l’emprise technologique – Comment ne pas se laisser manipuler à l’ère de l’intelligence artificielle», Bruno Guissani, Editions Equateurs, 192 pages
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