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Les «ingénieurs du chaos» démasqués

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 15 avril 2019 · 6 min de lecture

Les «ingénieurs du chaos» démasqués
Ces tireurs de ficelles ont une place dans l’histoire. - © Pixabay

On sait, ou on croit savoir, que la bataille politique a un nouveau terrain décisif: l’espace digital. La maîtrise des algorithmes permet de cibler les sympathisants d’une cause, d’attirer les hésitants et de discréditer les opposants. Ce qui est moins connu, c’est le rôle de quelques surdoués de la politique et de l’informatique qui ont réussi à faire du tumulte chaotique une voie vers le pouvoir. Aux Etats-Unis, en Italie, en Hongrie notamment. Un livre impressionnant de l’Italien Giuliano da Empoli, chercheur, ex-conseiller de Mateo Renzi, «Les ingénieurs du chaos» aide à comprendre ce qu'il nous arrive.

L’auteur commence par évoquer les carnavals romains de la fin du 18e siècle, racontés par Goethe, effaré de ce qu’il voyait de la fenêtre de sa pension. Le peuple déferlait dans les rues en ridiculisant les puissants, en se donnant un roi-bouffon, en libérant dans le rire, le sarcasme, un peu de violence aussi, la colère des petits. Il rapproche ces manifestations – interdites sous la Révolution française! – des éruptions actuelles. Moins drôles, moins réussies dans leur dimension théâtrale, autrement plus puissantes, follement amplifiées par les réseaux sociaux qui nourrissent les courroux individuels et collectifs, les font échauffer dans une escalade impossible à arrêter. 

Da Empoli décortique les mécanismes. Il raconte par le détail comment le Turinois Gianroberto Casaleggio, manager du marketing digital, s’est allié avec le comique Beppe Grillo dès 2005. Le succès phénoménal du blog ainsi créé a bousculé toutes les lignes politiques. Après le décès du pionnier, son fils a repris l’entreprise et l’a poussée plus loin encore. Bien plus qu’une plateforme ouverte, un système, dirigé avec autorité: «Il est nécessaire que les participants soient nombreux, explique Davide Casaleggio, qu’ils se rencontrent par hasard et qu’ils n’aient pas conscience des caractéristiques du système dans son ensemble. Une fourmi ne doit savoir comment fonctionne la fourmilière, sinon toutes les fourmis souhaiteraient occuper les meilleurs postes et les moins fatigants… » Captant avant tous les thèmes sensibles qui peuvent faire mouche, ces «ingénieurs» ont fait le succès du Mouvement 5Stelle et, plus tard, ont mis leur savoir au service de l’homme qui montait, qui arriva au pouvoir: Salvini, le leader de la Lega, qui fit passer ainsi sans problèmes ses divers changements de cap.

Autre virtuose: Steve Bannon, que l’auteur a interrogé. L’ex-conseiller de Trump a compris très tôt l’impact du monde des «gamers», ces fous de jeux video, ces accros aux sites sulfureux. Il s’associe d’abord à un militant de droite, Andrew Breitbart, pourfendeur de l’hégémonie culturelle de la gauche. Puis, après la mort de celui-ci, à un personnage étrange, Milo Yannopoulos, un provocateur qui incendie les élites et les médias dits mainstream. Il allume tout le monde: «Je suis un immigré juif et gay qui ne couche qu’avec des hommes noirs et qui est vraiment, vraiment de droite. Ça les rend fous!» La seule règle, c’est attaquer sans cesse. Démolir les rivaux, les Clinton et leurs amis, par tous les moyens. Aucune vision: c’est la rage qui fait des clics par les belles idées. Au bout du parcours, Trump devient président. Finalement il écarte Bannon, mais il en a appris les méthodes. Et l’agitateur, obstiné et intelligent, se lance alors dans son grand projet: renforcer et rapprocher les extrêmes-droites nationalistes en Europe. Il passe maintenant plus de temps à Rome qu’aux USA. 

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