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Les amputés de la parole

Sabine Dormond

Par Sabine Dormond · Publié le 30 décembre 2020 · 3 min de lecture

Les amputés de la parole
Sophie Divry tend l'oreille à la parole des invisibles, cinq hommes mutilés par les forces de l'ordre de leur propre pays. - © Jérôme Panconi

Après l’excellent documentaire «Un pays qui se tient sage» de l’écrivain et réalisateur français David Dufresne, c’est au tour de sa consœur Sophie Divry de s’emparer du thème des violences policières et de la dérive autoritariste du gouvernement français. Dans son dernier ouvrage paru au Seuil en automne de cette année sous le titre «Cinq mains coupées», la romancière s’efface pour céder la parole à cinq hommes emblématiques de cette France sidérée par la démesure de la répression. Quatre travailleurs manuels et un étudiant qui s’étaient joints aux manifestations des gilets jaunes ou à une marche pour le climat. Ils en reviennent avec une main en moins. Et ils n’en reviennent pas qu’un État de droit puisse utiliser des armes de guerre contre sa propre population.

Ça s’est passé à Bordeaux, à Tours, à Paris. Certains manifestaient pour la première fois contre le réchauffement climatique ou la paupérisation. Dans une ambiance d’abord bon enfant. Puis la tension monte, le cortège est dévié, des rues sont bloquées, ils se retrouvent face à un mur de CRS. Au milieu des gaz lacrymogènes, ils voient arriver sur eux un engin qui fume et qui tournoie. Sans savoir ce que c’est, mais avec la conscience d’un danger, ils tendent la main pour l’écarter. «C’est un réflexe, c’est animal.» L’engin explose, ils sauront plus tard qu’il s’agissait d’une grenade chargée de 25 grammes de TNT. Que les forces de l’ordre ont lancée sur la foule. Sans sommation. Jusqu’à épuisement des stocks.

Leur main est déchiquetée. Arrachée. Une main dont dépendaient leur insertion professionnelle, les gestes du quotidien et l’essentiel de leurs loisirs. Une main constitutive de leur identité. Désormais, ces hommes, dont quatre ont moins de trente ans, ne sont plus des ouvriers, mais des mutilés.

Et en réponse aux gouvernants qui s’offusquent des tags peinturlurés sur l’Arc de Triomphe, Sophie Divry se demande si «ces mains habiles ne sont pas, davantage même qu’un vieux monument parisien, un symbole de la République.»

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