Réservé aux abonnés

La femme sans corps ni tête

Norbert Creutz

Par Norbert Creutz · Publié le 17 février 2023 · 6 min de lecture

La femme sans corps ni tête
© XENIX FILMDISTRIBUTION

Le cinéaste dissident russe Kirill Serebrennikov fait ses adieux à son pays avec «La Femme de Tchaïkovski», sur le mariage impossible entre une exaltée et un génie homosexuel. Un film lui-même bancal, paradoxalement imaginé sans goût particulier pour la musique du compositeur.

Sommaire

Il n’y a pas que Hollywood qui produit des films d’auteur indigestes, comme dernièrement Babylon de Damien Chazelle ou Bardo d’Alejandro Gonzalez Iñarritu. La Russie aussi est une vieille habituée du genre, déjà à l’époque soviétique. En fait, la règle pourrait bien être universelle: donnez une carte blanche à un cinéaste fêté et il y a une forte probabilité que, hors de tout contrôle, il vous livre un film qui ne se soucie plus assez du public. C’est en tout cas l’impression qu’on a eu en découvrant La Femme de Tchaïkovski de Kirill Serebrennikov, dont on avait pourtant adoré Leto (2018) et encore admiré La Fièvre de Petrov (2021), autant de films présentés en compétition au Festival de Cannes.

Pour rappel, Serebrennikov est ce metteur en scène de théâtre, de cinéma et d’opéra devenu une épine dans le pied de Vladmir Poutine: trop critique, trop ouvertement gay, trop apprécié en Occident. Après des accusations de détournement de fonds publics qui lui ont valu deux ans d’assignation à résidence et une condamnation avec sursis, sans jamais que ces mesures ne parviennent à le réduire au silence, il a fini par prendre le large après l’invasion de l’Ukraine. Avant de s’établir à Berlin, il a encore réussi à réaliser en Russie ce «grand film russe» sur Tchaïkovski dont il rêvait depuis une dizaine d’années. Le projet aurait-il évolué? Toujours est-il que c’est devenu La Femme de Tchaïkovski, un film où le musicien lui-même ne tient plus que le second rôle tandis que sa musique fait à peine de la figuration.

Folie amoureuse

Nous voici donc en Russie en 1873, l’année où Antonina Milioukova (Alena Mikhaïlova), une jeune femme de bonne famille qui étudie mollement la musique, pose pour la première fois ses yeux sur Piotr Ilitch Tchaïkovski (Odin Lund Biron), compositeur déjà trentenaire et reconnu quoique encore célibataire. Et pour cause, il est homosexuel. Mais cela ne se sait ou ne se dit pas. A partir de là, la chronologie devient déjà un peu floue. Elle lui écrit une lettre d’amour enflammée et il consent à une première entrevue, il bat en retraite mais elle insiste. Pour finir, il cède et l’épouse en 1877, soit dans l’idée de faire taire les rumeurs, soit intéressé par sa dot qui pourrait résoudre quelques soucis financiers. C’est le début d’une brève union de quelques mois que le compositeur traînera comme un boulet jusqu’à sa mort en 1893.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Comment l’Europe a construit son modèle énergétique… et sa propre vulnérabilité

GéopolitiqueArticle

Comment l’Europe a construit son modèle énergétique… et sa propre vulnérabilité

Longtemps considérée comme un pilier de la construction européenne, l’énergie est devenue l’une de ses principales faiblesses. Derrière les ambitions écologiques et les promesses de transition énergétique, des décennies de choix politiques, industriels et stratégiques ont progressivement renforcé la dépendance de l’Europe, notamment au gaz russe. La guerre en Ukraine n’a pas créé cette vulnérabilité: elle a brutalement révélé les contradictions d’un modèle dont les fragilités étaient déjà anciennes. Premier volet d’une série de quatre articles.

Hicheme Lehmici

Russie: la guerre comme régime de redistribution

ÉconomieArticleLibre

Russie: la guerre comme régime de redistribution

Le Kremlin aggrave les prélèvements tout en protégeant les catégories dont dépend son effort militaire. Une partie des revenus du pays dépend désormais de la poursuite de la guerre. Car celle-ci redistribue les richesses, favorisant certains secteurs et certaines régions au détriment d’une économie civile de plus en plus sous pression.

Michel Santi

Exclusif. Un diplomate suisse soupçonné de trahison pour avoir parlé aux Russes

GéopolitiqueEnquête

Exclusif. Un diplomate suisse soupçonné de trahison pour avoir parlé aux Russes

Diplomate militaire à l'OSCE, le colonel suisse A.F.* avait pour mission de maintenir ouverts les canaux avec Moscou. Accusé par un homme proche des services ukrainiens d'avoir livré des secrets aux Russes, il a été rappelé de Berlin fin 2024. Entre-temps, la justice militaire enquête sur lui pour trahison. Ses anciens collègues dénoncent une opération de désinformation, relayée par la NZZ et jamais contrée par Berne. Chronique d'un thriller politique.

Rafael Lutz

«En cas de guerre contre la Russie, la Suisse prendra parti aux côtés des Etats membres de l’OTAN»

GéopolitiqueArticle

«En cas de guerre contre la Russie, la Suisse prendra parti aux côtés des Etats membres de l’OTAN»

Le journaliste alémanique Rafael Lutz a publié, le 19 août 2026, un livre qui fait couler beaucoup d’encre: «Das NATO-Netzwerk in der Schweiz». A l’aide de documents obtenus en vertu de la loi sur la transparence, il décrit un réseau de fonctionnaires, d'experts et de journalistes qui œuvrent au rapprochement méthodique de la Suisse avec l'OTAN. Après l'intervention de l'avocate d'une haute fonctionnaire visée par un chapitre, les grands libraires alémaniques ont retiré le livre de la vente. Aucune décision de justice n'a été rendue. A trois semaines du vote sur l'initiative pour la neutralité, Rafael Lutz livre ici sa première interview dans un média romand.

Martin Bernard