Diplomatie scientifique ou usine à gaz?

Guy Mettan

Par Guy Mettan · Publié le 1 octobre 2021 · 3 min de lecture

Diplomatie scientifique ou usine à gaz?
© DR

Le Geneva Science and Diplomacy Anticipator (Gesda) tiendra son premier «sommet» à Genève début octobre, avec une centaine d’intervenants provenant presque exclusivement des pays occidentaux et de la sphère d’influence anglo-saxonne.

Sommaire

Après deux ans et demi d’une gestation qui aura englouti deux millions de francs, le Geneva Science and Diplomacy Anticipator (Gesda), comme il s’appelle pompeusement en anglais, tiendra son premier «sommet» à Genève début octobre, avec une centaine d’intervenants provenant presque exclusivement des pays occidentaux et de la sphère d’influence anglo-saxonne.

Normal, dira-t-on, puisque les pays occidentaux viennent en tête de l’excellence scientifique et que leurs universités se classent aux premiers rangs des classements internationaux. La composition des 67 membres du Forum académique reflète bien cette prédominance, qui ne compte pas un seul représentant russe ni arabe tandis que l’Amérique latine ne semble avoir qu’une seule scientifique valable (d’origine espagnole), que l’Afrique est représentée par deux Sud-Africains et l’Asie tout entière, Chine et Japon inclus, par cinq représentants seulement. Même si le mérite se doit d’ignorer la géographie et la démographie, on peut quand même s’étonner de cette curieuse disparité.

«Créer un instrument d’anticipation scientifique au service du multilatéralisme»

Surtout si l’on tient compte du but affiché du Gesda. Lequel, comme son nom l’indique, veut mettre l’accent sur la diplomatie et «créer un instrument d’anticipation scientifique au service du multilatéralisme» et «attirer de nouveau acteurs au sein de l’écosystème genevois». Comment réaliser ce but en étant si peu diversifié et avec un seul Chinois et un seul Japonais alors que ces deux pays figurent dans le trio de tête des dépositaires mondiaux de brevets? Et comment revivifier la diplomatie multilatérale si elle se limite à quinze pays riches en ignorant les 178 autres membres des Nations Unies? Voilà un défi qui devra bien être relevé un jour si le Gesda veut tenir ses promesses.

Autre remarque. Selon le rapport annuel 2019-2020, édité séparément en quatre langues sur papier glacé, les dépenses ont atteint deux millions de francs sur 18 mois, essentiellement des salaires, pour une équipe de huit directeurs/trices exécutifs. A ce rythme-là, on comprend que des rumeurs de besoin d’argent (sur les 5,2 millions récoltés en début de période) aient circulé avant d’être démenties.

Berne a décidé de mettre le paquet sur la diplomatie scientifique puisqu’à ces dépenses vient s’ajouter le poste de représentant spécial de la Confédération pour la diplomatie scientifique qui a été confié à l’ambassadeur Alexandre Fasel. Diplomate expérimenté qui connait bien le terreau genevois pour y avoir occupé le poste de chef de la Mission suisse pendant quatre ans, sa nomination est plutôt une bonne nouvelle. Mais suffira-t-elle à donner l’impulsion et surtout de la substance au Gesda, c’est toute la question.

La diplomatie n’est pas une science, c’est un art

Car le mariage de la science et de la diplomatie est un peu celui de la carpe et du lapin. La diplomatie n’est pas une science, c’est un art. Elle ne requiert pas les mêmes talents ni la même approche que la science. Les consulats scientifiques mis en place par la Suisse il y a une vingtaine d’années ont montré l’ampleur des difficultés, malgré un dynamisme certain. Mais leur but était au moins clair puisqu’il s’agissait d’identifier les grandes tendances et de favoriser l’essor de la place scientifique suisse. Mais aujourd’hui, les ambitions sont beaucoup plus grandes et probablement trop vastes.

Etant donné la qualité des intervenants, la quinzaine de panels prévus lors du sommet d’octobre apportera sans doute des éléments intéressants mais il y a peu de chances pour qu’ils débouchent sur des résultats probants comme «outil de soft power pour améliorer les relations internationales», dans «l’utilisation de preuves scientifiques pour guider la politique étrangère» et «l’utilisation de l’appareil diplomatique pour promouvoir la coopération scientifique internationale». Surtout que les trois-quarts de l’humanité en sont exclus.

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Exclusif. Un diplomate suisse soupçonné de trahison pour avoir parlé aux Russes

GéopolitiqueEnquête

Exclusif. Un diplomate suisse soupçonné de trahison pour avoir parlé aux Russes

Diplomate militaire à l'OSCE, le colonel suisse A.F.* avait pour mission de maintenir ouverts les canaux avec Moscou. Accusé par un homme proche des services ukrainiens d'avoir livré des secrets aux Russes, il a été rappelé de Berlin fin 2024. Entre-temps, la justice militaire enquête sur lui pour trahison. Ses anciens collègues dénoncent une opération de désinformation, relayée par la NZZ et jamais contrée par Berne. Chronique d'un thriller politique.

Rafael Lutz

Assurance-maladie: 150 ans de promesses pour rendre la facture supportable

ÉconomieArticle

Assurance-maladie: 150 ans de promesses pour rendre la facture supportable

En 2027, les primes d’assurance-maladie devraient encore augmenter. Les principales estimations tablent sur une hausse de 4 à 5 %. Le chiffre officiel tombera fin septembre. Chaque année ou presque, le même bal se répète. Nous avons plongé dans cent cinquante ans d’archives de presse helvétiques pour retracer l’histoire de l’assurance-maladie et des débats incessants sur son financement. Certaines questions posées aujourd’hui l’étaient déjà il y a plus d’un siècle.

Martin Bernard

L’Europe ne doit pas être le choix du moins pire pour la Suisse

GéopolitiqueCourrier des lecteursLibre

L’Europe ne doit pas être le choix du moins pire pour la Suisse

Selon notre lecteur Daniel Rousseau, une partie de l’élite politique suisse serait prête à sacrifier l’indépendance du pays au confort d’une tutelle européenne. Critique des nouveaux accords avec l’UE comme de la logique de vassalité, il défend une Suisse capable de négocier sans se choisir un maître. Une stratégie qui, selon lui, a permis à la Confédération de prospérer malgré sa petite taille.

Bon pour la tête

«En cas de guerre contre la Russie, la Suisse prendra parti aux côtés des Etats membres de l’OTAN»

GéopolitiqueArticle

«En cas de guerre contre la Russie, la Suisse prendra parti aux côtés des Etats membres de l’OTAN»

Le journaliste alémanique Rafael Lutz a publié, le 19 août 2026, un livre qui fait couler beaucoup d’encre: «Das NATO-Netzwerk in der Schweiz». A l’aide de documents obtenus en vertu de la loi sur la transparence, il décrit un réseau de fonctionnaires, d'experts et de journalistes qui œuvrent au rapprochement méthodique de la Suisse avec l'OTAN. Après l'intervention de l'avocate d'une haute fonctionnaire visée par un chapitre, les grands libraires alémaniques ont retiré le livre de la vente. Aucune décision de justice n'a été rendue. A trois semaines du vote sur l'initiative pour la neutralité, Rafael Lutz livre ici sa première interview dans un média romand.

Martin Bernard