A Venise, la lagune est à vendre et les touristes sont majoritaires

Patrick Morier-Genoud

Par Patrick Morier-Genoud · Publié le 1 septembre 2023 · 4 min de lecture

A Venise, la lagune est à vendre et les touristes sont majoritaires
© Tony Hisgett - CC BY 2.0

La population du centre historique est passée sous la barre des 50'000 habitants tandis que 28 millions de visiteurs s’y rendent chaque année. Le magazine «L’Espresso» relate comment des citoyens se battent pour qu’une des îles de la Lagune encore propriété de l’Etat ne soit pas sacrifiée au tourisme et reste accessible aux Vénitiens.

Sommaire

Parmi les calamités de l’époque, il en est une souvent sous-évaluée: le tourisme. Sous-évaluée car on la confond régulièrement avec la curiosité, l’attrait pour d’autres rivages, la découverte du monde. Le tourisme n’est bien sûr rien de tout ça. Il s’agit d’une industrie, d’une des nombreuses entreprises d’aliénation actives aujourd’hui. Personne ne découvre jamais rien en faisant du tourisme, si ce n’est – c’est rare – sa non-présence au monde, que ce soit à Penthalaz ou à Bombay.

Venise est une destination touristique très courue. Alors que la population de son centre historique vient de passer sous la barre des 50’000 habitants, celui-ci accueille 28 millions de visiteurs par année, c’est-à-dire environ 560 touristes pour un habitant. Des habitants qui subissent de nombreux désagréments dus à ce «succès» touristique: pollution, accumulation de déchets, disparition des négoces traditionnels au profit des boutiques de souvenirs, etc.

Une action citoyenne

C’est dans ce cadre-là qu’il faut lire l’article du magazine italien L’Espresso, «La lagune de Venise est à vendre, mais Poveglia veut rester publique».

Poveglia est une île vénitienne inhabitée. «En 2014, l’Agence immobilière de l’Etat, propriétaire de l’île, a annoncé la possibilité d’acheter Poveglia aux enchères, à base zéro. Presque en plaisantant, des clients du bar Palanca à Giudecca ont organisé une collecte qui s’est transformée en un crowdfunding international. En quelques semaines, près de cinq mille personnes répondent à l’appel de l’association créée pour l’occasion: Poveglia Per Tutti, en donnant une part de 99 euros chacune dans le but d’obtenir l’île en concession pour 99 ans. C’est ainsi près d’un demi-million d’euros qui est récolté. Le seul autre acheteur intéressé est un entrepreneur incognito qui a fait une offre de 513’000 euros. Or, il s’est avéré qu’il s’agissait du fondateur de la holding Umana, Luigi Brugnaro, lequel sera élu maire de Venise l’année suivante. L’Office des biens de l’Etat a rejeté son offre, puis fini par suspendre celle de l’association pour des raisons bureaucratiques.»

Nos confrères de L’Espresso rappellent: «En quittant le canal de la Giudecca, en contournant l’île de San Giorgio et en suivant la route en direction de l’embouchure du port de Malamocco, les îles de la lagune sud se succèdent: d’un côté, La Grazia, récemment vendue à un groupe privé qui projette d’y construire un complexe de luxe, et de l’autre, San Servolo, qui, en plus d’abriter le musée de l’Asile, est aujourd’hui un lieu de mariage très prisé. Il y a aussi San Clemente, qui abrite un hôtel élégant, et l’île artificielle de Sacca Sessola, qui, après avoir été achetée par un géant de l’hôtellerie, a changé de nom pour celui d’Ile des Roses, plus attrayant. Le projet touristique et résidentiel proposé par le groupe d’entrepreneurs qui a acheté la petite île de Santo Spirito il y a vingt ans n’a, lui, pas encore été lancé.»

Un projet de parc urbain

En 2018, le tribunal administratif régional de Vénétie a déclaré illégitime le refus de l’Agence des biens de l’Etat d’attribuer, au moins temporairement, l’île à l’association Poveglia Per Tutti, laquelle continue à récolter des idées pour l’île, en impliquant, par exemple, des universités ou des études d’architecture et de paysage. «Chaque année, le « Sagrànomala » est le rendez-vous fixé pour se rencontrer, recueillir les adhésions et définir ensemble les prochaines étapes. « Maintenant, c’est tout ou rien. Et nous avons promis à nos membres de tout prendre », a déclaré Fabrizia Zamarchi, présidente de Poveglia Per Tutti, à l’ouverture de la dernière réunion publique à laquelle ont assisté plus d’une centaine de sympathisants. Le nouveau projet, qui concerne les trois parties de Poveglia, à savoir l’île verte, la zone bâtie et l’octogone (structure défensive datant du XIVème siècle), a été présenté: il s’agit de créer un parc urbain dans la lagune, avec un jardin public, de veiller à son entretien et de rendre à la zone bâtie sa sécurité et sa fonctionnalité.»

Dans une Venise envahie par les touristes, ce groupe de citoyens se bat pour conserver un peu d’espace public. C’est courageux. Sauf que les Vénitiens sont très largement minoritaires à Venise et qu’à un contre 560, les chances de gagner sont faibles.


Lire l’article original.

Un sujet similaire: «Submergées par les touristes, les Cinque Terre pourraient disparaître»

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Stands de spritz et pasta instagrammable: l’Italie menacée de «foodification»

CultureArticle

Stands de spritz et pasta instagrammable: l’Italie menacée de «foodification»

L’explosion du tourisme gourmand dans la Péninsule finira-t-elle par la transformer en un vaste «pastaland», dispensateur d’une «cucina» de pacotille? La question fait la une du «New York Times». Le débat le plus vif porte sur l’envahissement des trottoirs et des places par les terrasses de bistrots. Mais il n’y a pas que du négatif à la crise: des idées neuves circulent en matière d’occupation de l’espace public. Elles pourraient même, qui sait, inspirer la Suisse?

Anna Lietti

ÉconomieArticleLibre

L’exorbitant coût environnemental et social du tourisme de masse en Croatie

Des villes qui accueillent jusqu’à 10 000 touristes par jour, un nombre effarant d’infrastructures construites dans des zones protégées, une augmentation de 25 % de la pollution microplastique dans l’Adriatique... Avec plus de 100 millions de nuitées en 2024, le tourisme est l'un des principaux moteurs économiques du pays. Mais il transforme les villes en «parcs à thème» et cause d’importants dommages à l'environnement.

Bon pour la tête

Ceuta, le mirage mortel

GéopolitiqueArticle

Ceuta, le mirage mortel

En une nuit de juillet 2026, soixante-dix mille jeunes Marocains ont tenté de franchir à la nage, ou en escaladant un grillage, la frontière qui sépare le Maroc de Ceuta, enclave espagnole au Maghreb. Une rumeur virale, un chômage endémique et l'instrumentalisation politique du drame par l'extrême droite européenne racontent, un mois plus tard, l'histoire d'une jeunesse prise entre deux mirages: celui de l'Eldorado et celui de l'invasion.

Sid Ahmed Hammouche