L'Espace de Jacques Pilet

Saillie inattendue
Pas sûr que les Romands suivent de près la campagne présidentielle française. Même si elle est racontée avec vivacité par Richard Werly dans «Le Temps». Le décor est posé. Les arguments de chacune et chacun inlassablement répétés, avec plus ou moins de talent. Dans des mises en scène des plus modestes aux plus spectaculaires. La vraie surprise sera pour le soir du premier tour.

L’heure des comptes
Le Conseil fédéral met fin à la plupart des mesures qui limitent massivement nos libertés collectives et individuelles. Le vent a soudain tourné. Le moment arrive des comptes à rendre. Pour la valse des milliards, ce sera aisé, les calculettes surchauffent depuis belle lurette. Pour le bilan politique et l’examen des traces que laisseront ces deux années exceptionnelles, ce sera plus long et non sans résistances. Trois pouvoirs doivent pourtant être mis sur la sellette. Le politique, le médical et le médiatique.

L’Ukraine et les trous de mémoire
La nouvelle la plus folle de la semaine: les Etats-Unis et quelques pays européens rapatrient leurs ressortissants établis en Ukraine. Comme si des Talibans allaient d’un jour à l’autre envahir Kiev. Episode ridicule de la guerre de l’info entre l’est et l’ouest, comme au temps de la guerre froide. On lit ces jours une foule d’hypothèses et d’analyses délirantes. Sur fond d’ignorance et de déni historique.

La tragédie vite oubliée du Kazakhstan et ses troublantes questions
Il y a des tueries que l’on rappelle sans cesse, des décennies durant, et d’autres que l’on éclipse quelques jours après. Telle celle qui a ensanglanté cette république d’Asie centrale, grande comme cinq fois la France, 19 millions d’habitants… et de considérables richesses dans son sous-sol. Les émeutes qui y ont éclaté dès le 2 janvier ont fait 225 morts, dont 19 policiers. Les forces de l’ordre avaient obtenu le droit de tirer sur les manifestants sans avertissement. Or l’opinion internationale ne s’émeut pas. Les gouvernements démocratiques réagissent avec des gants, soutiennent la dictature en place et tournent la page. Pourquoi?

Jean-Pierre Moulin a cent ans, grand passeur entre Lausanne et Paris
Qui s’intéresse à la relation entre la Suisse romande et la France ne peut ignorer la trajectoire de ce journaliste, écrivain et auteur de tant de chansons. Elle illustre, sur toute la seconde moitié du XXème siècle, ce voisinage si proche et si distant à la fois.

L’Etat veut nous aider? Ne chipotons pas!
On peut adresser toutes sortes de critiques au Conseil fédéral. Mais aussi lui savoir gré de voir le déclin du journalisme et de tenter d’y remédier. La loi sur le soutien aux médias soumise au vote le 13 février a des défauts, mais sur le fond, elle tombe à point nommé. Les journaux sont toujours moins nombreux, leur pagination diminue. Franchement, quels que soient les reproches qu’on peut leur faire, n’est-ce pas inquiétant? De nouvelles plateformes, comme celle-ci, émergent. Mais elles ont besoin de soutiens. Or il est prévu de leur venir en aide.

Eloge des réseaux sociaux
Les médias traditionnels aiment bien en dire pis que pendre. Accusés de tous les maux, de propager des «fake news», d’enfermer leurs usagers dans leurs dadas ou dans des bulles, et même de menacer la démocratie. Comme si dans le bon vieux temps les fausses nouvelles n’avaient pas cours, comme si nos petites têtes étaient alors moins cloisonnées… Le temps est venu de faire au contraire l’éloge de ces espaces digitaux foisonnants.

Haro sur les humoristes!
Après Claude-Inga Barbey, voici Blanche Gardin clouée au pilori de la nouvelle bien-pensance. Accusée d’être «une machine de guerre contre le féminisme», le vrai, «le féminisme militant, le féminisme radical, d'aujourd'hui». C’est Daniel Schneidermann, autrefois excellent journaliste, qui lance la chasse sur son site «Arrêts sur image». Broutilles au regard de l’histoire? Pas sûr.

L’euphorie du pouvoir
Le plaisir inavoué de la puissance politique peut naître partout. Chez le syndic qui mène sa commune à la baguette comme chez les ministres nantis soudain d’une autorité exceptionnelle à la faveur d’une crise. On le voit aussi à Berne. Avec des conséquences qui vont bien au-delà des questions sanitaires.

La liberté à géométrie variable
Les contraintes sanitaires n’en finissent pas. Certains s’en offusquent, beaucoup s’offusquent que l’on s’en offusque. On ne va pas ici rouvrir le débat échauffé. Mais s’interroger, un bout plus loin, sur les notions de liberté individuelle et de liberté collective. Bien au-delà de l’actuelle pandémie. Et franchement, cela donne le vertige.

Godard et le regard du chien
Jean-Luc Godard a accordé un entretien à deux journalistes de Mediapart, peu avant son 91ème anniversaire, à Rolle. Pas vraiment une interview car, comme attendu, il n’a quasiment pas répondu aux questions préparées. Il a exprimé surtout sa méfiance des mots, des discours, du bavardage.

Noir et blanc
On s’y fait. Ou pas. Sur quelques sujets, pas seulement sur le trop célèbre virus, les médias dominants donnent une même version, dans une même tonalité. La photographie en noir et blanc est d’une infinie subtilité. Mais voir le monde en noir et blanc, c’est d’une platitude affligeante. Prenez le cas de l’Ukraine et de la Russie.

Pourquoi les jeunes générations se contre-fichent du défi européen?
La journée du Mouvement européen suisse, samedi 28 novembre à Berne, a connu de grands moments. Avec un discours, musclé et chargé de références historiques, l’ex-conseiller fédéral Pascal Couchepin exige du gouvernement une relance immédiate des négociations entre la Suisse et l’Union européenne. Le public était nombreux… mais avec une forte dominante de cheveux gris et blancs. Le fait que les générations montantes témoignent peu d’intérêt pour la question est plus que préoccupant. La plupart des jeunes gens, on le constate dans nos entourages, ne sont «ni pour ni contre», mais indifférents.

L’épouvantable nouvelle de Dürrenmatt
«Le joueur d’échecs», Friedrich Dürrenmatt, illustré par Hannes Binder, Editions d'en bas, 28 pages.

Avis de tempêtes sur l’Europe
Phénomène nouveau de météorologie politique. Dans plusieurs pays, ce n’est plus le choc de l’opposition et du pouvoir, ni l’émergence des mouvements sociaux habituels, c’est une considérable vague de colère qui monte. Très diverse. Une partie de la population, qu’elle manifeste dans la rue ou pas, ne supporte plus les restrictions sanitaires, ne croit plus ses dirigeants ni les médias traditionnels. Quoi qu’il arrive, ces soulèvements, pacifiques ou violents, laisseront des traces. Les rebelles ravaleront peut-être leur amertume comme les «gilets jaunes» mais risquent bien de décrocher, de se marginaliser. Terrible secousse pour nos édifices démocratiques. A l’image de la Guadeloupe et de la Martinique (où les trois quarts des jeunes sont au chômage), la révolte du moment peut enflammer, en Europe aussi, les mécontentements et les frustrations latentes. L’escalade des discours furieux, de part et d’autre, ne cesse de faire de monter la tension.

«Intervalles», revue culturelle du Jura bernois fête ses 40 ans avec le souvenir de Simone Oppliger
Beau bail pour cette revue (qui paraît trois fois par an), issue du Jura bernois et de Bienne, née en 1981 au comble des tensions politiques. Dès le début elle s’est efforcée de ne pas se laisser gagner par les passions antagonistes. Au fil de ses 120 numéros publiés, elle s’est ouverte aussi sur la République du Jura, sur Neuchâtel, la voisine, et au-delà. Donnant écho aux talents littéraires et artistiques de toute la Suisse romande.

New York en Ukraine
«New York, Ukraine. Guide d’une ville inattendue», Niels Ackermann et Sébastien Gobert, Editions Noir sur Blanc, 204 pages.

Israël interdit six ONG d’aide aux Palestiniens
L’information n’a pas fait grand bruit. Le gouvernement israélien veut faire taire les organisations vouées au soutien de la population palestinienne, dans le pays et en Cisjordanie occupée. Six d’entre elles ont été interdites le 19 octobre, qualifiées de «terroristes». Certaines ont pourtant bénéficié de l’aide financière de la Suisse. Elles étaient depuis longtemps victimes du harcèlement des autorités: perquisitions, interpellations d’employés, écoutes des communications.

L’extraordinaire découverte de Françoise Gardiol, la Genevoise qui arpente le monde et son destin familial
Ethnologue? Ecrivaine? Infatigable voyageuse? Elle est tout cela, cette dame de petite taille, plus qu’octogénaire, à l’œil vif et rieur. Comment se fait-il que cette personnalité marquante du paysage littéraire et intellectuel romand ne soit pas plus connue? Après avoir trotté dans à peu près toutes les parties du monde, elle plonge à ses sources ancestrales. Dans le passé des Vaudois du Piémont, ces protestants d’avant la Réforme, persécutés, massacrés au cours des siècles, mais où qu’ils trouvent, fidèles encore à leur foi, à leur vie simple et digne. Un livre précieux pour en savoir enfin plus. Et pour tomber sur une incroyable surprise… en Calabre.

Les mollachus de l’Europe
Le contraste est frappant. Alors que l’économie et la société helvétiques témoignent d’une grande et rapide capacité d’adaptation aux changements de l’époque, l’appareil politique s’enferre dans la procrastination et le déni face à un dossier brûlant. Les liens avec l’Union européenne. Le nouveau président du PLR en rajoute une couche sur l’air de «tout va bien madame la Marquise, tout ira bien».

Eloquente histoire d’une manipulation
«Temps sauvage», Mario Vargas Llosa, Editions Gallimard, 400 pages.

La saga Bertil Galland, un moment d’histoire
Il n’y a pas un livre, pas un autre film pour dire aussi bien la seconde moitié du 20e siècle en Suisse romande. A travers la littérature et le journalisme. L’illustration d’un destin personnel hors du commun. Mais aussi de ce que peut produire de meilleur ce bout de pays. «La Saga Bertil Galland» de Frédéric Gonseth et Catherine Azad est à voir absolument. Sur RTS 2 à 22h30, le 31 octobre, et en replay.

Le bal des monomaniaques
Il y en a de tous poils, des plus détestables aux plus convenables. Ils envahissent la scène politique dans plusieurs pays d’Europe, chez nous aussi. Des discoureurs de tribunes ou de rues qui n’ont qu’une chose à dire et la répètent comme un moulin à prières. Mais que se passe-t-il donc dans leur tête? De Eric Zemmour à Alain Berset.

Le virus du pouvoir et ses fâcheux effets
Que le sentiment de puissance tourne la tête de certains dirigeants, ce n’est pas nouveau. L’histoire est faite de ces accès de fièvre. Mais les remparts démocratiques semblaient mettre la sage Helvétie à l’abri de tels dérapages. Naïveté. Le virus du pouvoir peut faire déraper partout.