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Une société qui tue ceux qui la nourrissent

Sabine Dormond

Par Sabine Dormond · Publié le 15 janvier 2021 · 4 min de lecture

Une société qui tue ceux qui la nourrissent
Berger et paysan, Jean-Pierre Rochat a choisi d'exprimer par l'écriture la dure réalité de la paysannerie. - © Gérard Benoit à la Guillaume

Paru en 2017 aux éditions d’autre part, « Petite Brume » est le récit d’un paysan qui voit débarquer les huissiers et qui, en une seule journée, se fait saisir le fruit d’une vie de labeur. Un dépouillement relaté sous la forme d’un effeuillage, puisque chaque outil, chaque machine et chaque bête est tour à tour vendu(e) aux enchères. Et c’est chaque fois un pan de souvenirs qui s’en va en même temps. Des souvenirs heureux qui tranchent d’autant plus violemment avec la tragédie de cette journée. L’ordre dans lequel ces biens sont vendus obéit à un crescendo d’attachement. Ce n’est donc pas un hasard si la jument Petite Brume passe en tout dernier. Le contraste entre la valeur sentimentale et les éléments chiffrés permettant de déterminer la valeur marchande de chaque bien nourrit et renforce la tension dramatique. Au final, c’est la vie entière de l’intéressé qui est mise à prix.

Ce roman poignant à la construction très efficace respecte les règles du théâtre classique d’unité de temps, de lieu et d’action, si l’on excepte les quelques échappées dans les souvenirs. Il jette un éclairage littéraire sur la détresse du monde agricole qui a inspiré ces dernières années de nombreux films et reportages de grande qualité. Comme «Petit paysan» de Hubert Charuel en 2017, «Au nom de la terre» de Guillaume Canet en 2019 ou le Temps Présent «Paysans en détresse» de janvier 2017.

Ce drame en dit long sur un secteur économique sinistré et sous perfusion. En effet, les paiements directs représentent le tiers du revenu des petits paysans, mais ils sont assortis d’innombrables règles et contraintes bureaucratiques. Au point que les éleveurs ont l’impression d’avoir quelqu’un dans leur dos en permanence. Le plaisir de voir arriver quelqu’un a ainsi cédé la place à la peur d’être contrôlé. Le grand public parle souvent des millions de subsides donnés à l’agriculture, mais jamais de la part consacrée aux salaires des bureaucrates qui produisent les règlements et les font appliquer.

Le pire est que ces normes légales qui exigent de coûteux investissements changent régulièrement, obligeant les intéressés à avancer à l’aveugle. En même temps, la grande distribution exerce une pression de plus en plus forte sur les producteurs pour les inciter à diminuer leurs prix, sans pour autant répercuter cette baisse sur le prix de vente dans les supermarchés. Mais les consommateurs ont aussi leur part de responsabilité quand ils vont faire leurs courses à l’étranger.

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