«Immorale», «myope», «indifférente»: le vieux procès de la neutralité suisse


La neutralité helvétique est aujourd’hui au cœur de nombreux débats. J’en rappelais quelques enjeux dans mon article de la semaine dernière. Prenons maintenant un peu de hauteur historique pour rappeler que la Suisse n’a pas toujours été un îlot de paix au cœur de l’Europe. Et qu’il existe des précédents méconnus au moralisme anti-neutralité, qui ne sont pas sans ressembler à la situation actuelle.
L’idée d’une Suisse humaniste et pacifique est relativement récente. Et quand la neutralité a été définie, elle a rapidement suscité de nombreuses critiques, étrangement semblables à celles d’aujourd’hui. Jusqu’au 19e siècle, la Suisse est surtout connue pour ses mercenaires et ses soldats «capitulés» ou «avoués», enrôlés légalement ou non au service des princes et monarques européens contre rémunération. Loin du pacifisme qu’elle incarne aujourd’hui, la Suisse passe alors pour un pays violent et sanguinaire, rude au mal et taillé pour le combat.
Cette réputation prend racine dès la victoire de Morgarten, en novembre 1315. Contre toute attente, l’alliance des Waldstätten vient à bout des troupes de Léopold de Habsbourg. Entre 1315 et 1515, les Confédérés enchaînent une incroyable série de campagnes militaires. Les Habsbourg sont chassés du pays après Sempach (1386) et Næfels (1388), Charles le Téméraire est défait à Grandson et à Morat (1476), et l’empereur Maximilien de Habsbourg est vaincu lors des guerres de Souabe (1499). En 1512, les Confédérés envahissent la Bourgogne et assiègent Dijon avant de signer la paix avec Louis XII contre 400 000 écus. La même année, alliés au pape et à Venise, ils envahissent la Lombardie et installent Maximilien Sforza sur le trône de Milan, sous leur protectorat.
En ce début de 16e siècle, plus rien ne semble donc arrêter les Suisses, dont les visées d’expansion territoriale sont explicites. Ces succès s’expliquent notamment par le système de milice instauré dans les cantons. Le service y est obligatoire, ce qui est exceptionnel en Europe avant la Révolution française. Chaque homme suisse est formé au combat et prêt à partir en guerre contre rémunération, un bon moyen pour lui de s’y constituer un pécule confortable. Lors de leurs campagnes, les Helvètes ne font pas de prisonniers, achèvent les blessés et pillent les villages vaincus. On les dit «âpres au gain, querelleurs, violents et même sauvages». Leur réputation les précède: ils passent pour invincibles et les princes se les arrachent, soucieux de compter les meilleurs fantassins d’Europe dans leurs rangs. Ainsi, dès 1497, Paris se dote de la compagnie des Cent Suisses de la Garde, première unité helvétique permanente à l’étranger.




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