La «Tyrannie du Bien», et comment s’en sortir

Martin Bernard

Par Martin Bernard · Publié le 29 avril 2022 · 5 min de lecture

La «Tyrannie du Bien», et comment s’en sortir
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Le journaliste Guy Mettan, contributeur régulier de «Bon Pour La Tête», publie un nouveau livre dans lequel il dénonce la «Tyrannie du Bien» qui gangrène, selon lui, nos sociétés occidentales. L’ouvrage prend la forme d’un «Dictionnaire de la pensée (in)correcte», s’inspirant du «Dictionnaire des idées reçues» de Flaubert. Son but: permettre aux individus de retrouver «la clé des mots qui servent à exprimer librement notre pensée et à comprendre le réel tel qu’il est et non tel qu’il nous apparaît».

Sommaire

En 1991, au sortir de la guerre froide, l’essayiste et écrivain français Philippe Muray dénonçait la survenue de ce qu’il a appelé «l’Empire du Bien1»: dictature du prêt-à-penser et de la bienveillance dans laquelle «l’hygiène niaise dégouline partout», luttant contre les irrégularités inquiétantes, les exceptions et les bizarreries de la pensée considérée comme dissidente. Plus de trente ans après la parution de l’ouvrage de Muray, «l’Empire du bien s’est mué en tyrannie. La fête est devenue un cauchemar», constate Guy Mettan. 

Ainsi, dégager du CO2, refuser l’écriture inclusive et le langage épicène, respirer sans masque et se méfier des vaccins et de la bienveillance de l’industrie pharmaceutique, douter de l’Union européenne et des guerres «justes» lancées ou attisées par les Etats-Unis et l’OTAN, mettre en perspective la diabolisation médiatique et politique qui sévit contre la Russie, se méfier de l’innovation et du «solutionnisme technologique», du capitalisme «vert» et de l’éco-féminisme, dénoncer les dérives idéologiques contraires à l’humanisme du mouvement «Woke» (lire la série d’articles consacrés à ce mouvement sur BPLT)… en un mot, incarner ce «Mal» revient à s’exposer à l’opprobre public, à la vindicte des gardiens du Bien. C’est, en somme, endosser le statut que revêtaient les sorcières, brûlées vives en raison de leurs pratiques ataviques contredisant le rationalisme scientifique alors en gestation au début de la Renaissance. «Les hérétiques sont aussitôt stigmatisés, vilipendés, traînés dans la boue et, pour les moins chanceux, déférés devant les tribunaux numériques en vue d’un châtiment qui ne peut qu’être exemplaire». Guy Mettan en sait quelque chose, lui qui n’hésite pas à aller à contre-courant comme les lecteurs de BPLT ont pu le constater à diverses reprises.

Mensonges sémantiques

La «Tyrannie du Bien» est rendue possible par l’inversion du sens des mots, monnaie courante aujourd’hui. Ainsi, les milliardaires russes sont des «oligarques», tandis que leurs homologues occidentaux sont des «patrons d’industrie», des «entrepreneurs à succès» voire, à l’image de Bill Gates, des «bienfaiteurs pour l’humanité». Les rebelles aux régimes considérés comme des dictatures par l’Occident sont de valeureux «combattants pour la liberté». Ils sont, en revanche, des terroristes sanguinaires s’ils appartiennent au camp d’en face. L’indignation est ainsi à géométrie variable. Elle sert à manipuler les masses quant aux objectifs profonds de nos «démocraties», qui n’ont d’ailleurs souvent (nouveau mensonge sémantique) pas grand-chose de démocratique2. 

Cette «softlangue», que Guy Mettan appelle «la langue du Bien», infuse tous les domaines de la vie. Inventée et diffusée par des agences de relations publiques, elle sévit particulièrement fortement dans la sphère économique et en politique étrangère. Elle sert d’un côté à vendre des produits et services en manipulant l’inconscient et les émotions des consommateurs (publicité). De l’autre, elle permet de justifier, grâce à ses nombreux relais dans les médias, les guerres et atrocités commises au nom des Droits de l’Homme, de la démocratie et de l’Etat de droit.

Démocratie et propagande

Le nouveau livre de Guy Mettan a le mérite de rappeler, à la suite du chercheur français David Colon, que la «propagande est fille de la démocratie3». En démocratie, les individus sont censés agir librement, sans contrainte ni violence. Pour les manipuler, il faut donc agir subrepticement, en leur donnant l’impression que les décisions qu’ils prennent viennent d’eux. En 1928, Edward Bernays, double neveu de Freud et pionnier des relations publiques, écrivait ainsi: «La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays». Il ajoute: «De nos jours la propagande intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d’importance sur le plan social, que ce soit dans le domaine de la politique ou de la finance, de l’industrie, de l’agriculture, de la charité ou de l’enseignement. La propagande est l’organe exécutif du gouvernement invisible4.»

La fabrique médiatique du consentement

La propagande et la désinformation sont traditionnellement diffusées à travers les médias de masse. Les rouages de cette «fabrique du consentement» en démocratie ont été très bien décrits à la fin des années 1980 par le célèbre linguiste du MIT Noam Chomsky5, ainsi que par le sociologue français Pierre Bourdieu. Les médias de «grand chemin» (pour ne pas dire mainstream) détiennent en effet «le monopole de l’information légitime». Ils sont la proie d’intérêts puissants cherchant à les contrôler, les transformant de fait en source majeure de désorientation des esprits.

«Alors que la plupart d’entre nous sont opposés à la tyrannie politique et à la dictature, c’est extraordinaire à quel point nous acceptons l’autorité et la tyrannie de ceux qui déforment nos esprits et qui faussent notre mode de vie», soulignait Krishnamurti il y a près de 60 ans6. Aujourd’hui, prendre conscience des rouages et mécanismes de la propagande en se réappropriant le sens des mots est la première étape vers une libération intérieure. Développer un véritable esprit critique est un viatique. Sortir des sentiers battus par les discours dominants est une nécessité. Le dernier livre de Guy Mettan peut y contribuer.


1Philippe Muray, L’Empire du bien. Il est urgent de le saboter, Les Belles Lettres, 1991, 141 p.

2Francis Dupuis-Déri, Démocratie, histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, Lux, 2019, 337 p.

3David Colon, Propagande, la manipulation de masse dans le monde contemporain, Belin, 2019, 430 p.

4Edward Bernays, Propaganda, comment manipuler l’opinion en démocratie, La Découverte, (1928) 2007, 141 p.

5Noam Chomsky et Edward Herman, Fabriquer un consentement, la gestion politique des médias de masse, Investig’action, 2018, 743 p.

6Jiddu Krishnamurti, Se libérer du connu, Stock, 1969, 125 p.


«La tyrannie du Bien, Dictionnaire de la pensée (in)correcte», Guy Mettan, Editions des Syrtes, 247 pages.

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