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Quand les démocraties deviennent sourdes

Par Yves Borgeaud · Publié le 1 octobre 2026 · 10 min de lecture

Quand les démocraties deviennent sourdes
© Image générée par l’IA

Et si la fragilité de nos institutions démocratiques ne venait pas uniquement des abus de pouvoir ou des conflits d’intérêts, mais de leur incapacité à interroger leurs propres limites et à percevoir ce qui échappe à leurs catégories et à leurs cadres de pensée? Or, pour rester vivante, une démocratie doit pouvoir reconnaître ses angles morts et ne jamais cesser de se remettre en question.

Sommaire

Il y a quelque chose qui m’interroge depuis longtemps dans nos manières de parler de la démocratie. Lorsqu’un problème apparaît, nous cherchons presque spontanément un responsable. Nous cherchons un abus de pouvoir, un intérêt particulier, une faute, une volonté de domination. Cette démarche est compréhensible. Elle est parfois juste et nécessaire. Pourtant, plus j’observe certaines situations, plus je me demande si les difficultés les plus profondes ne se situent pas ailleurs. Comme si certains problèmes n’étaient pas d’abord produits par de mauvaises intentions mais par quelque chose de plus diffus, de plus discret, de plus difficile à saisir. Une forme de fermeture qui s’installe progressivement dans les individus, les institutions et les organisations, jusqu’à rendre invisibles certaines dimensions du réel alors même que personne n’a consciemment choisi de les ignorer.

Cette idée me poursuit parce qu’elle apparaît dans des domaines extrêmement différents. On la retrouve en politique, bien sûr, mais aussi dans l’éducation, dans la santé, dans la recherche, dans les administrations, parfois même dans les relations humaines les plus ordinaires. Chaque fois, le mécanisme semble légèrement différent. Pourtant, quelque chose me dit qu’il s’agit peut-être d’une seule et même question observée sous des angles multiples. Comment se fait-il que des personnes sincères, compétentes et souvent bienveillantes puissent participer ensemble à la production d’effets qu’aucune d’entre elles ne souhaitait produire? Comment se fait-il que des systèmes conçus pour répondre à certains besoins deviennent parfois incapables d’entendre ceux qui ne correspondent pas à leurs catégories habituelles? Comment se fait-il que des dispositifs élaborés au nom de l’égalité finissent parfois par produire des inégalités? Certaines restent invisibles. D’autres sont identifiées mais difficiles à corriger. D’autres encore semblent disparaître derrière des cadres de pensée devenus si familiers que nous ne les percevons même plus comme des cadres. A partir de ce moment-là, ce ne sont plus seulement les réponses qui cessent d’être interrogées. Ce sont parfois les questions elles-mêmes qui disparaissent.

Au-delà des rapports de force

Longtemps, j’ai cru que cette question relevait principalement des rapports de force. Et il serait absurde de nier leur importance. Nous vivons dans un monde où certaines puissances financières atteignent des niveaux difficilement imaginables. Les capacités d’influence qui en découlent sont considérables. Les lobbys existent. Les intérêts économiques existent. Les asymétries de pouvoir existent. Mais plus j’y réfléchis, moins je suis convaincu qu’ils constituent à eux seuls le cœur du problème. Ou plutôt, j’ai le sentiment qu’ils s’appuient sur quelque chose de plus profond. Car influencer une décision n’est pas seulement influencer son résultat. C’est aussi influencer les questions qui paraissent légitimes, les réponses qui semblent raisonnables, les évidences qui ne sont plus interrogées. Il existe plusieurs niveaux et une forme de pouvoir particulièrement discrète

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