Vivent les mauvais artistes

Peu de groupes socio-professionnels sont sujets à une compétition aussi brutale que les artistes. Des millions d'appelés et quelques élus. On ne se souvient donc que des supposés génies. Mais que seraient ces artistes géniaux sans tous ceux qui, pense-t-on, ne le sont pas.
J’ai assisté l’autre soir à une représentation théâtrale dans une petite salle du centre de Belgrade. Quatre acteurs, deux hommes et deux femmes, avaient créé une pièce basée sur l’histoire qu’un de leurs camarades avait écrite. On ne s’ennuyait pas, il y avait du rythme et des surprises, sans les hystéries et hurlements et qui ont fini par rendre la scène trop souvent rébarbative. Mais les dialogues, le jeu des acteurs et l’histoire elle-même étaient faibles. Cela sentait l’improvisation, l’amateurisme même. On avait l’impression d’assister à une représentation d’étudiants et non pas, comme c’était le cas, de professionnels confirmés.
A une époque pas si lointaine, je serais peut-être parti avant d’attendre la fin. Si j’avais attendu celle-ci, je serais sorti en disant à l’amie qui m’accompagnait tout le mal que je pensais de cette pièce, de ces acteurs et de cette mise en scène. J’aurais probablement affirmé que j’avais assisté à une mauvaise pièce jouée par de mauvais artistes. Et je ne me serais pas privé de faire référence à de grands acteurs, à Peter Brooke et pourquoi pas même à Michel Piccoli parce que ceux-là, au moins, ne m’ont jamais gâché une soirée. J’aurais donc jugé quelques acteurs enthousiastes à l’aune des géants indiscutables de leur art. Comme si je rendais un chauffeur de taxi coupable de ne pas être Ayrton Senna, ou la bistrotière du coin de la rue de ne pas être Alain Ducasse.
Le temps moyen de visite du Louvre est d’environ une heure, snack et achats à la boutique compris. Ce qui signifie que l’écrasante majorité des visiteurs fonce tout droit vers la Joconde, bifurque pour faire coucou à la Vénus de Milo, puis fait une photo, de loin, de la Victoire de Samothrace avant de terminer au magasin de souvenirs pour y acheter des reproductions des bijoux portés par le modèle d’un portrait que l’on n’a pas eu le temps d’admirer. Spotify, l’application de streaming musical suédoise, propose une sélection à la fois gigantesque et minuscule à ses abonnés, dont je suis. Car comme le Louvre, Spotify aspire à l’universel et propose absolument tous les catalogues, de Palestrina au plus jeune rappeur de la côte est. Et comme le Louvre, Spotify ne vend effectivement qu’une partie infinitésimale de son catalogue. Le reste est jugé mauvais.




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