«Quand on aime on ne compte pas»

Jacques Pilet

Par Jacques Pilet · Publié le 12 juillet 2024 · 3 min de lecture

«Quand on aime on ne compte pas»
Des soldats de l'armée de l'air américaine examinent un F-35 Lightning II Joint Strike Fighter test aircraft AA-1. Photo d'illustration. © U.S. Air Force photo by Samuel King Jr.

Et quand on aime la guerre encore moins! Fêtant ses 75 ans d’existence, l’OTAN a multiplié les déclarations que l’on jugera fermes ou belliqueuses à l’endroit de la Russie et de la Chine, réaffirmé son soutien total à l’Ukraine en attendant son adhésion. Et une injonction forte à tous les Etats occidentaux: dépenser au minimum 2% du PIB pour la défense. Que les non-membres mais proches, comme la Suisse, en prennent de la graine. On est encore loin de cet objectif atlantiste avec 0,7%. Notre ministre Viola Amherd n’aime pas la guerre mais l’OTAN, c’est son grand flirt. Et la valse des milliards est donc promise à s’accélérer. D’autant plus qu’une grosse tuile, dont on a peu parlé, vient de tomber sur nos avions.

Le Département de la Défense a signé un contrat pour l’achat de 36 chasseurs-bombardiers américains F-35. Coût: 6 milliards. Depuis des années, ce type d’appareil ultra-sophistiqué accumule les déboires. Le conseiller national jurassien (PS) Pierre-Alain Fridez dénonce ces faiblesses et l’inadéquation à nos besoins depuis deux ans, notamment dans son livre Le choix du F-35, entre l’erreur et le scandale d’Etat (éd. Favre). Le magazine Géo parle de «l’avion aux mille défauts et pépins»: la plupart des appareils passent beaucoup plus de temps à l’atelier qu’en état de vol. Citation du magazine Popular Mechanics: «Le lieutenant-général Eric Fick, chef du bureau du programme F-35 de l’armée de l’air, a déclaré que 46 F-35 dans le monde sont en état de « Mission Impaired Capability Awaiting Parts » (MICAP), ce qui signifie qu’ils ne peuvent pas effectuer de missions tant qu’ils n’ont pas été réparés. Selon Military.com, cette répartition comprend 41 F-35A de l’armée de l’air américaine, un F-35C de la marine et un F-35 du corps des Marines.» En fait, selon plusieurs sources il s’agit tout simplement de changer le moteur.

Les turbines du constructeur Pratt & Whitney ont la réputation d’être sujettes aux pannes. Le ministère américain de la Défense a décidé de poursuivre le développement de certaines parties du moteur et du système d’air de refroidissement correspondant jusqu’en 2029 au plus tôt. Comme les jets destinés à la Suisse seront produits avant cette date, ils seront encore livrés avec le moteur obsolète – et devront déjà être mis à niveau peu de temps après.

Ce rééquipement des jets doit être payé par le commanditaire, c’est-à-dire le Département de la Défense (DDPS). Ce qu’a confirmé l’Office fédéral de l’armement Armasuisse. Pourtant, lors de la signature du contrat d’acquisition, on savait que le ministère US de la Défense examinait un développement du moteur. A noter que du côté de Washington, on patauge aussi. Le département américain de la Défense a échoué à tous les audits réalisés par le contrôle fédéral des finances, le Government Accounting Office, depuis que la procédure a été mise en place dans les années nonante…

L’achat de cet avion sera donc un puits sans fond. Dans la quasi indifférence du Parlement et du Conseil fédéral. On a connu dans l’histoire un cas semblable. En 1961 le Parlement décidait l’achat d’une centaine de Mirage III de Dassault, construits en grande partie en Suisse et complétés par divers équipements électroniques spécifiques. Pour un prix au départ de 860 millions. Survinrent de gros dépassements du budget qui portèrent finalement la facture à 1,1 milliard. Ces dérapages ont été plus ou moins camouflés jusqu’en 1964, puis révélés par le rédacteur en chef de la Weltwoche d’alors. Il en est résulté une grave crise politique allant jusqu’à la création d’une commission d’enquête, où siégeaient notamment Kurt Furgler, Pierre Graber et Rudolf Gnägi. La conclusion fut cruelle: «La commande de 1961 a été rédigée de manière faussée, négligeant certaines parties et mentant sur certains aspects.» Chef du département militaire, le conseiller fédéral Paul Chaudet fut contraint à la démission. Finalement seuls 57 appareils avaient été livrés.

Malgré la gravité ruineuse de la situation d’aujourd’hui on est loin de tels développements. Viola Amherd a eu parfois peine à faire passer auprès de ses collègues les crédits astronomiques qu’elle réclamait, mais en l’occurence, pour l’heure elle paraît intouchable. Quand on aime, mais aussi quand on s’affole, on ne compte pas.

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