Réservé aux abonnés

«Lendemains incertains»: la fin pourra-t-elle jamais justifier les moyens?

Stéphane Venanzi

Par Stéphane Venanzi · Publié le 31 octobre 2018 · 4 min de lecture

«Lendemains incertains»: la fin pourra-t-elle jamais justifier les moyens?
Manifestations de 2015 contre le 3ème mandat de Pierre Nkurunziza. - © DR

La question ne semble plus titiller grand monde à notre époque. La faute peut-être au flot incessant d’images laides et privées de sens auquel nous sommes confrontés en permanence. Ce torrent de médiocrité, généré par la télévision et colporté ad nauseam par les réseaux sociaux jusqu’à corrompre le cinéma, paraissant à même d’anesthésier tout esprit critique chez le spectateur. Pourtant, cette question s’avère toujours aussi cruciale, pour ne pas dire plus que jamais. La vision de «Lendemains incertains» du Burundais Eddy Munyaneza m’en a encore une fois convaincu: malgré toute la bonne volonté du monde, peut-on réellement réaliser un film honnête en usant de procédés cinématographiques malhonnêtes?

Sommaire

En regardant la bande-annonce de Lendemains incertains, on s’attend à assister à un documentaire sur les émeutes de 2015 (et leur sanglante répression) qu’avait engendrées la volonté de Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat à la présidence du Burundi. En lisant les intertitres, notre cœur se sert rien qu’à imaginer la famille du malheureux réalisateur arrachée à son affection par la violence de l’État. Mais au final, que voit-on? Une pataude vidéo familiale, mal ficelée et pleurnicheuse, en complet porte-à-faux avec l’idée qu’on s’en était faite.

Le réalisateur burundais Eddy Munyaneza. © DR

Déjà, ça commence mal…

Dès la première séquence, le ton est donné. Le réalisateur y brasse en voix off tous les thèmes à la mode: situation politique explosive faute d’un manque évident de démocratie, fierté nationale, douleur de l’exil et refus de l’oubli. De quoi faire bicher le public blanc des festivals. Et pour que l’adhésion du spectateur soit complète, le tout est mâtiné d’autofiction. Hélas, celle-ci est bien plus proche d’une Instagram-story que de tout autre chose… En outre, pour tenter de mêler sa petite histoire à la grande, Eddy Munyaneza a systématiquement recours à des images maladroites et à des procédés rabâchés. Ainsi, il cadre en gros plan un index sur le point de presser la touche de suppression du clavier de son ordinateur portable pour matérialiser l’oubli. Ou encore, comme dans un clip, il filme en accéléré les passants circulant autour de lui, tandis qu’il demeure immobile, ceci pour tenter de signifier tout le désarroi que lui occasionne son exil au Sénégal. Enfin, il n’hésite pas à truffer la bande sonore de son film d’extraits de bulletins d’informations. Un expédient presque aussi vieux que le cinéma parlant. Tellement rebattu d’ailleurs, qu’Amédée Pacôme Nkoulou n’a pas pu s’empêcher également de l’utiliser dans Boxing Libreville. Un autre (particulièrement mauvais) documenteur présenté cette année à «Cinémas d’Afrique».

Commentaires

Les commentaires sont les bienvenus ! Pour préserver la qualité des échanges, merci de respecter notre charte des commentaires.

S’abonner
Notification pour
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire

À lire aussi

Echange de lettres avec Brigitte Bardot

CultureArticle

Echange de lettres avec Brigitte Bardot

A l’été 2009, la star disparue fin décembre répondait par écrit à une invitation du festival de philosophie que j’organisais à Saint-Maurice sur le thème de l’homme et l’animal. Ces courriers manuscrits, publiés pour la première fois, révèlent la cohérence intime d’un choix de vie radical et souvent incompris, ainsi qu’un geste de profonde humanité.

Guy Mettan

Orson Welles, grandeur et démesure d’un créateur libre

CultureArticle

Orson Welles, grandeur et démesure d’un créateur libre

Que l’on soit cinéphile ou pas, il faut lire «Orson Welles - Vérités et mensonges» d’Anca Visdei. Il en surgit un personnage unique tant il a accumulé de talents: metteur en scène, scénariste, comédien, virtuose à la radio et à la télévision, et chroniqueur politique engagé pour la démocratie. Sa puissance dans le succès comme dans l’échec, ses incessants rebonds, son obstination jusqu’au dernier souffle sont une leçon de vie.

Jacques Pilet

A Iquitos avec Claudia Cardinale

CultureArticle

A Iquitos avec Claudia Cardinale

On peut l’admirer dans «Il était une fois dans l’Ouest». On peut la trouver sublime dans le «Guépard». Mais pour moi Claudia Cardinale, décédée le 23 septembre, restera toujours attachée à la ville péruvienne où j’ai assisté, par hasard et assis près d’elle, à la présentation du film «Fitzcarraldo».

Guy Mettan

Quand notre culture revendique le «populaire de qualité»

CultureArticle

Quand notre culture revendique le «populaire de qualité»

Du club FipFop aux mémorables albums à vignettes des firmes chocolatières NPCK, ou à ceux des éditions Silva, en passant par les pages culturelles des hebdos de la grande distribution, une forme de culture assez typiquement suisse a marqué la deuxième décennie du XXe siècle et jusque dans la relance du festival de Locarno... Et maintenant, entre clics et «likes»?

Jean-Louis Kuffer